Simon
Texier a été chargé de mener une étude historique
sur la genèse du bâtiment.
À
l'époque de son apparition dans le paysage parisien, c'est un
bâtiment administratif en devenir que l'on a du mal à qualifier.
On parle de la construction du « Palais de la radio ».
Quelques années plus tard, en 1963, au moment de son inauguration,
cette expression est toujours usitée. Ce « Palais »
a également reçu la qualification de gruyère.
La maison de la radio est indissociable de l'histoire de l'équipement
de Paris en bâtiments administratifs ou culturels. Dans les années 20-30,
la production radio est disséminée sur 40 sites parisiens.
Il n'y en a plus que 15 en 1959. Il est cependant temps de fédérer
ces sites. L'exposition internationale des arts et techniques de 1937
en sera l'occasion ; il y a notamment un Pavillon de la radio.
Elle sera aussi un moyen de parvenir à concrétiser un
certain nombre de projets, tels que la construction du Palais de Chaillot
et du Palais de Tokyo.
Un concours est lancé en 1953. La maison de la radio naît
donc sous la Ve République.
C'est
sur les 4 ha de terrain d'une ancienne usine à gaz, reconverti
en stade de sport non officiel, que la maison de la radio sera édifiée.
Robert Mallet-Stevens conçoit une Maison de la radio, sur le
site du quai de Passy (1936),
couplée à un projet de stade olympique, autre équipement
dont Paris manque cruellement à l'époque. Henry
Bernard a la trentaine lorsqu'il remporte le concours.

Avant
la construction du « Palais de la radio »
La statue de la liberté est alors dirigée vers l'Élysée
Henry
Bernard prévoit à l'origine de construire la totalité
de la maison de la radio avec des structures métalliques. Pour
des raisons économiques, le métal ne sera utilisé
que pour la tour et la petite couronne. La grande couronne sera construite
en béton armé.
Des
puits de fondation, 500 ouvriers, 55 000 m3 de béton, 13 grues...
Chauffage et ventilation via la nappe albienne de 27°C située
sous la maison, air déshumidifié, des sols synthétiques
appelés communément dalleflex... 3 000 stores
vénitiens, 220 kms de tubes, des abris atomiques... Sièges
à bascule dans les salles destinées à accueillir
le public...
Les panneaux d'aluminium (spécialité de Jean Prouvé)
qui forment la façade de la maison ronde possèdent des
angles non plus arrondis comme l'avait imaginé Prouvé
au départ, mais carrés (Henry a été aidé
dans ce projet par d'autres architectes).
C'est
l'entreprise Luchaire qui fournit les fenêtres : la structure
en aluminium est indépendante du mur rideau et du béton
qui la constitue (cf. photos plus bas).
Cette maison du son est l'ennemie du bruit ; on fait le bruit à
l'intérieur. Les
studios, équipés de caissons d'acoustique, sont des boîtes,
emboîtées dans un tout (une structure plus grande), de
sorte qu'ils ne communiquent pas entre eux. Cette double structure renforce
l'isolation sonore. Un aménagement particulier a été
prévu pour chaque studio, avec une plastique toujours adaptée
à une acoustique.
Voici
des photos de la maison de la radio en construction, avant la reconstruction
du pont de Grenelle. Il était prévu que le donjon, la
tour centrale dédiée aux archives, atteigne une hauteur
finale 140 mètres, soit le double de sa hauteur initiale (67
mètres).


Le bâtiment n'est pas terminé qu'on le juge trop petit.
On réétudie le cas de la Défense (on envisageait
de bâtir la maison de la radio à cet endroit), site devenu
attrayant avec l'arrivée du métro mais en 1958, il aurait
été encore plus coûteux de partir à la Défense
(si cela avait été le cas, la maison ronde édifiée
face à la Seine aurait été exclusivement utilisée
en bureaux).
Les
glaces suspendues (système allemand) utilisées dans le
grand hall de la radio sont à l'époque les plus hautes
du monde. La tempête de 1999 en endommagea un certain nombre.
Elles furent alors remplacées par d'autres glaces montées
selon un autre procédé.
La
maison de la radio est mise en service en mars 1963. Le personnel est
dérouté. Il a l'impression de pénétrer dans
un musée (des oeuvres d'art - tapisserie, tableaux, sculptures... -
ornent diverses zones du bâtiment).
Dès le début se pose la question de la fonctionnalité
des lieux. On parle de « prison », de « monastère ».
Il est indéniable que la maison de la radio a quelquechose de
l'ordre de la concentration (c'est de la vie concentrée ;
il s'agit en effet de concentrer tous les acteurs de la radio qui jusqu'alors
étaient disséminés dans la capitale), voire concentrationnaire.
La rondeur du bâtiment n'est pas très académique
(mais c'est aussi pour cela que je l'aime !).
La maison de la radio est une mini-ville, avec ses réseaux, ses
circulations, ses « embarras » comme on dit à
l'époque (= embouteillages).
Pour l'anecdote, on observe, sur les plans de l'époque, que la
porte B correspondait à l'« entrée des
artistes » et la E à celle des techniciens. Tradition
qui s'est en partie perpétuée.
La maison de la Radio, cette machine à fabriquer du silence,
s'inscrit dans le patrimoine des Trente Glorieuses.
« Ce cylindre a quelquechose de brutal, d'autoritaire »
déclare Henry Bernard (1912-1994) en 1993.
Moi, je l'adore comme il est, ce cylindre. Il est important de rappeler
pour quelle raison la maison a été conçue de façon
circulaire : cele permet d'isoler les studios des bruits extérieurs...
« J'ai travaillé à l'ORTFen 1963/1964.
Le premier bureau [fut situé] rue Sainte-Anne à Paris
(près du Palais Royal) [c'est] ensuite [qu'elle a] intégré
la grande maison de la radio quai de Passy.
Ce fut un vrai régal : belle architecture nouvelle style
moderne et à l'intérieur ! on s'y perdait !
Je me souviens de cette belle cafétéria où
on pouvait découvrir Paris. Que de temps passé, que
de personnalités rencontrées !
Maintenant je fais mon dossier carrière pour ma retraite
et [je] ne sais à quel bureau m'adresser ! J'ai bien l'intention
d'y faire un petit tour et de prendre un de ces ascenseurs il y
en a pas mal... le premier jour je ne savais lequel prendre pour
aller au bureau !!! Quelle sera mon impression 40 ans
plus tard ? »
Geneviève Ubassy
Forum - Message daté du 28 juin 2005
|