Combien de fois me suis-je surprise à imaginer une histoire avec pour seul support une photographie ?
Impossible de les dénombrer, mais je vais m'exercer à en inventer de nouvelles à partir des images sélectionnées pour cette rubrique.


68,3% par G.
02.31.81.44.35 par Balthazar

Libre à vous de proposer un texte pour cette photo.

 

.

 

02.31.81.44.35
par Balthazar

 

On croirait que Z. voyage seul. Que nenni ! S., son épouse s'est envolée pendant le sommeil de Z. à la voiture-bar (voiture 14) avec les enfants qui réclamaient des friandises.

Z. et sa petite famille rentrent de quatre semaines de vacances à Trouville, séjour qu'ils ont passé dans l'appartement que S. a hérité de ses parents quatre ans plus tôt.

Z. est assez "nazebroc". C'est pour cette raison qu'il somnole. Hier soir, T. et lui se sont parlés au téléphone pendant 59 minutes et 57 secondes, puis, la communication ayant été interrompue par un impondérable technique, T. a rappelé (2 minutes et 22 secondes supplémentaires).

Le réveil très matinal en ce jour de départ a donc été pénible pour Z. Mais Z. s'est assoupi dans le TGV. Il récupère, c'est bien. Quoique… Z., avant de céder pour de bon à l'appel de Morphée, se rappelle les moments téléphoniques estomirants vécus durant les derniers temps de ses vacances à Trouville.

Il y a quatre semaines, T. et Z. se sont trouvés dans l'impossibilité de poursuivre leurs foisonnants échanges électroniques : l'appartement de Trouville n'est pas relié au world wide web. Et les cybercafés, Z., il n'aime pas trop. Pour son porte-monnaie, d'abord (une fois qu'il se met à écrire à T., il ne parvient à s'arrêter qu'avec l'intervention d'un événement extérieur : appel téléphonique, visite d'un collègue dans son bureau…). Pour l'intimité, ensuite. Z. aime écrire à T. lorsqu'il est seul dans la pièce qu'il occupe, seul avec le ronronnement de l'ordinateur.

Quand le monde moderne du w3 n'assure pas de truchement entre Z. et T., c'est au moyen d'antiques coups de grelot que le contact peut prendre corps. Le Motorola V171 - appareil à usage professionnel - de Z. dispose d'un abonnement SFR Evolution Pro : la toile offre ainsi l'opportunité à T., abonnée SFR également, d'adresser à Z. un Texto Web SFR quotidien sans frais. Z. rappelle T. dès que possible, après réception du texto. Le pacte est le suivant : Z. refuse de s'imposer à T. Qu'elle lui fasse signe, il répondra. Il ne se permettra pas en revanche de la solliciter si elle offre son Texto Web quotidien à un autre client SFR.

A la faveur d'un abonnement ADSL ne facturant pas les appels vers les numéros fixes, T. propose très vite à Z. de se rendre dans une cabine téléphonique pour répondre de vive voix aux Textos Web. T. rappelle alors aussitôt au numéro correspondant à la cabine occupée par Z. Car c'est bien d'occupation qu'il s'agit désormais. Le soir où T. compose le 02.31.81.44.35, la conversation doit être interrompue afin de libérer la cabine convoitée par plusieurs personnes rangées sagement en file indienne à l'extérieur. Cabine très prisée que celle-ci ! Z. s'en va loger quelques mètres plus loin et c'est via la ligne numérotée 02.31.81.43.35 qu'il évoque, sans se soucier des secondes sans cesse grignotées, la gent masculine et sa féminisation au fil des ans.

Le lendemain, c'est le 02.31.14.29.88. Le surlendemain, la cabine numérotée 02.31.14.29.65 leur cause des soucis : la voix de Z. ne parvient que très lointainement à T. Elle croit d'abord que Z. se tait, ne répondant pas au "allô" coutumier pour observer sa réaction. Z. a beau se rapprocher, "Rapproche-toi" lui disait T., "Rapproche-toi", Z. demeure aussi difficilement audible. Z. change de cabine : au 02.31.14.29.64, la voix de Z. se fait enfin toute proche, et leur discussion du jour peut débuter.

Il faut imaginer Z., seul, le soir, dans une cabine téléphonique de Trouville, station debout, trente minutes, une heure durant, tandis que la nuit s'approche et que les passants passent de moins en moins. Un soir vêtu d'un short bleu Carrefour et d'un tee-shirt blanc Calvin Klein avec col de V, un autre soir en short Balthazar et marcel dont les étiquettes indiquant la marque et les modalités de lavage ont été coupées par S. avec une paire de ciseaux métalliques parce ces étiquettes grattaient Z.

Z. n'est pas systématiquement seul dans la cabine téléphonique où il élit domicile pour un temps. Il se charge, chaque jour, de promener Melchior, le chien de son beau-frère. Le beau-frère de Z. adore son mammifère domestique de la famille des canidés. Il s'en occupe avec une attention proche de la ferveur. Cela n'est pas sans inquiéter l'épouse de Z. et Z. lui-même d'ailleurs. Ce mammifère domestique se substitue à l'homme que le beau-frère de Z. n'a pas encore rencontré pour partager son quotidien. Mais l'histoire du beau-frère de Z., ça, c'est autre chose. On peut donc imaginer Z., dans une cabine, un soir d'été, avec à ses pieds Melchior qui, aussi vivant que Z., dégage lui-aussi de la chaleur, tandis que la grosse horloge qui fait face à la cabine numérotée 02.31.14.29.88 indique 22 heures 57.

Z. raconte la façon dont il se lave les cheveux (tous les deux jours en moyenne ; la brosse d'abord, puis le peigne et l'humidification de ses cheveux noirs et bouclés enfin). T. raconte les photos faites ce matin pour un inventaire dont seule T. a la clef. Z. aime interroger T., sur tout, sur rien. Comment fait-elle la bise ? Joue contre joue, ou bouche apposée sur la joue de la personne à embrasser ? Deux bises, trois ou quatre ?

Z. lui parle de photo, lui expliquant que le grain, en argentique, correspond au pixel en numérique. Il lui parle révélateur, agrandisseur, bain d'arrêt et fixateur. Le rôle du "petit miroir circulaire", T. doit avouer qu'elle ne se le rappelle plus, Z. lui délivre tant d'informations ! Z. lui dit de taper "lumière inactinique" sur son clavier. Le net lui propose un éclairage visiblement intéressant sur www.absolut-photo.com/glossaire/terme-photo89.htm :

"Inactinique :
C'est un éclairage ne provoquant pas de réaction chimique donc il n'impressionne pas la pellicule (à l'inverse d'un éclairage actinique). L'éclairage anactinique est utilisé en labo pour le développement.
"

Z. décrit à T. toutes les étapes du développement photographique ; il lui parle de la partie émulsion du papier - la partie sensible du papier ; Scoponet. Encore un mot nouveau. Z. en appelle à Google et T. lui lit de cette voix qui l'enchante, lui, Z., des extraits de la page www.chez.com/bahut/tpe/photo.

Le vouvoiement du début de leur relation est demeuré. Malgré la progression de la teneur et de la durée de leurs échanges, la distance énonciative opère comme un garde-fou. Le pronom personnel de la deuxième personne du singulier échappe parfois à Z ; il se reprend aussitôt et T. ne relève pas, n'ose pas relever. Se lave-t-elle avec un gant ? Des questions, sur tout, sur rien. Et le dos, comment ? Avec de grands gestes ?

Z. est pour l'alternance. Il se plaît à faire à T. le récit d'anecdotes, des minuscules aventures de sa journée de vacancier. Aujourd'hui, un groupe de jeunes gens l'aperçoit, se baladant avec Melchior. Ils commencent alors à railler l'allure de l'animal. Z., d'un air détaché et tout à fait sérieux, les informe de leur ignorance : "Ceci n'est pas un chien, c'est un phoque." Et Z. de s'éloigner d'un pas tranquille. Les jeunes abrutis en restent pantois. Cet homme est fou ! Ou bien cette bête est effectivement un phoque… Un mammifère de l'ordre des pinnipèdes, comme ça, dans la rue, en laisse ? Les jeunes abrutis sont, sans l'ombre d'un doute, saisis de doute.

T. rit. Cela fait du bien à T., de rire, enfin, de rire en plein été.

Z. sait aussi les anecdotes teintées de malheur qui toucheront T. Il lui rapporte la conversation assez étonnante qu'il a eue le matin même avec une septuagénaire croisée au bord de l'eau…

"- Vous attendez quelqu'un ?
- Oui.
- Vous attendez votre femme ?
- Oui.
- Vous allez faire une balade à la con ?
- Oui.
- Si je me jette à l'eau, vous faites quoi ?
- Je plonge pour aller vous sauver.
- Oh non !"

T. est muette. Les secondes de silence sont aussi une forme de langage entre eux. Ils ne cherchent pas nécessairement à les briser. Ce sont parfois les mouettes qui les comblent, là-bas, à Trouville, dans le téléphone.

Z. parle aussi de pêche. Il dispense à T. de petits cours téléphoniques sur la pêche en eau de mer et la pêche en eau douce. Pêche à la bulle d'eau, au bouchon, au poisson-nageur. Z. alimente son petit cours téléphonique de synonymes - lui-aussi aime les mots - : la pêche à marauder ou la pêche à rôder, c'est la même chose. Robustesse. T. aime quand Z. prononce ce mot. Pêche à la mouche au toc, au lancer. Z. apprend sans cesse à T. de drôles de mots : "surface casting", ou "rapala". Z. invite T. à pianoter sur son clavier. Le froncement de sourcils de T. s'estompe lorsque la page www.jcpoiret.com/bapw/peche/materiel/rapala.htm lui présente des illustrations rendant aussitôt le discours de Z. beaucoup plus clair. Pêche au cou, au gros, au leurre. T. n'a pas du tout l'âme pêcheuse, mais qui sait, avec Z., ça pourrait bien venir.

Ce soir, Z. est sorti sans son phoque. On l'avait sollicité (Z., pas le phoque) pour rendre un service à des amis trouvillais - garder les enfants pendant que les parents s'offraient une soirée restau. Dès le retour du couple, Z. a gagné la cabine numérotée 02.31.14.29.88. Son savon à lui, Z., c'est Saint-Michel. Le marron. T. ne se souvient pas de l'existence d'un pain de savon Saint-Michel de couleur marron. Orange, oui. Mais marron. Pas marron, non, orange, oui, corrige Z. T. aussi achète du Saint-Michel. Mais le vert. Z. prend du coup la décision de se ravitailler désormais en pains de savon Saint-Michel de couleur verte afin de se rapprocher de T.

Les échanges suivants se sont tous déroulés, pour Z. dans la même cabine, celle du 02.31.14.29.88. Le dernier jour, T. envoie son Texto Web dans l'après-midi. Le soir-même, TF1 diffuse les antépénultième et pénultième épisodes de la première saison de Lost, les disparus. Ca ne se rate pas. Or, par cette chaude après-midi d'août, la cabine numérotée 02.31.14.29.88 ne bénéficie d'aucun ombrage bienveillant. Z. subit l'épreuve de l'étuve. Il se résout à ouvrir la porte de la cabine téléphonique. Et se voit contraint de veiller à ses propos. Les passants ne sont pas si fréquents, mais tout de même. Ils pourraient entendre les belles paroles destinées à T.

Le beau-frère de Z. est rentré à Trouville-sur-Mer dans l'après-midi, pendant que Z. occupait la cabine qui le faisait suer, en face de la grosse horloge. T. l'a fait suer mais ce n'était pas désagréable. Z. aime bien suer pour T.

Z. quitte Trouville demain à l'aube avec femme et enfants. Z. va pouvoir renouer avec le w3. Quant à T., après cette période d'appels intenses, elle décortique, l'œil doux et amusé, le détail de sa consommation téléphonique jusqu'à ce jour, ne s'attardant que sur les numéros commençant par "02.31".

07/08/05 21:17 00:06:09 0231814435 France 0.000
07/08/05 21:28 00:18:44 0231814335 France 0.000
07/08/05 21:48 00:27:16 0231814335 France 0.000
08/08/05 22:06 00:48:44 0231142988 France 0.000
09/08/05 21:29 00:00:33 0231142965 France 0.000
09/08/05 21:31 00:59:30 0231142964 France 0.000
10/08/05 22:07 00:30:19 0231142988 France 0.000
11/08/05 21:48 00:50:22 0231142988 France 0.000
12/08/05 21:38 00:51:16 0231142988 France 0.000
13/08/05 17:20 00:59:57 0231142988 France 0.000
13/08/05 18:20 00:02:22 0231142988 France 0.000


"Mesdames et Messieurs, nous vous rappelons qu'un bar est à votre disposition dans la cabine téléphonique numéro 14. Vous y découvrirez un assortiment de cartes téléphoniques prépayées de 5 à 10 € : Iradium carte Europe, Iradium carte Mobicarte et Iradium carte SFR La carte. Une cabine téléphonique est à votre disposition au centre de la rame, voiture 14."

Cette fois, Z. s'est endormi pour de bon. Si un voyageur audacieux profitait de cet abandon et de la désertion de la petite famille du dormeur pour subtiliser quelque objet dans la serviette noire posée sur le siège côté couloir, près de Z., il y trouverait une bouteille Vittel Maxi-Grip anti-dérapante d'une contenance égale à deux litres, un récipient au goulot étroit, donc, empli non pas d'eau minérale mais de sable.

L'autre jour, Z. s'en est allé sur la plage de Deauville pour chercher du sable. T. aime évaluer les différentes textures de sable des plages françaises et Z. a décidé de lui en rapporter de Normandie. T. se serait contentée du sable de Trouville mais Z. a voulu lui en rapporter de Deauville car là-bas, le sabl est plus beau. Et T. mérite davantage le sable de Deauville que celui de Trouville. Cette bouteille de sable Vittel Maxi-Grip anti-dérapante, rangée à l'horizontale dans une serviette de bureau noire, matérialise ces échanges, ces leçons et confidences, ce secret d'été partagé par Z. et T., à 230 kilomètres de distance, par le truchement de deux appareils téléphoniques et de deux seules voix.


Août 2005


 

68,3%
par G.

 

Ouvrir les yeux tout doucement, sans remuer le coin d'une lèvre, sans faire bouger le soupçon d'un cheveu… ouvrir les yeux à peine, respirer, profondément respirer… dormir, extérieurement dormir… et observer. G. était devenu un expert à ce petit jeu. Depuis deux mois qu'il faisait cela, quotidiennement ou presque, quatre, cinq, six heures durant parfois. Aujourd'hui ça allait, un Deauville-Paris, deux heures de trajet, le chahut des rails qui autorisait de changer de position sans se faire remarquer… facile. Il pouvait observer en toute tranquillité. Affalé sur son siège, il compris, à l'odeur de fromage blanc et de petits gâteaux, que la vieille dame derrière lui, à sa gauche, qui, tout à l'heure ,s'était endormie sur ses mots croisés, était maintenant bien réveillée, vorace. Il commençait à les connaître les vieilles dames… surtout ne pas se fier aux apparences : derrière un physique fragile, des jambes maigres et les sourires gênés qui accompagnent les bras trop faibles pour porter les bagages, se cachaient de redoutables lectrices de magazines people, d'impitoyables critiques de contrôleurs - elles étaient tellement désolées d'être devenues des clientes, elles qui avaient été des usagers - et surtout, dans ces frêles êtres sommeillaient de grandes consommatrices de victuailles sucrées, emballées et bruyantes. Et pourtant, elles comptaient parmi les voyageuses les plus statiques. G avait calculé. 0,6 déplacements par trajet. En moyenne bien sûr. Il fallait faire attention avec ces choses-là. Deux fois sur trois pour aller aux toilettes. Efficaces de plus : il était inenvisageable pour elles de devoir faire un aller-retour supplémentaire parce qu'elles se seraient retrouvées devant une porte déjà verrouillée par un voyageur plus rapide.

G. profita d'une arrivée en gare pour changer de position… légèrement, très légèrement. Une femme monta, accompagnée de deux enfants âgés de sept huit ans environ. G. eut peur un instant qu'ils viennent s'installer autour de lui, dans le carré qu'il occupait seul. Il aurait été alors obligé de faire semblant de se réveiller, de sourire, de retrouver une position qui ne le priverait pas de son poste d'observation… des em-bête-ments. Et puis, il aurait été dans l'obligation d'en référer à son supérieur qui n'aurait pas manqué de souligner son manque de rigueur et qui l'aurait regardé avec condescendance, comme un scientifique regarde son laborantin, comme un cheval regarde un mouton. Heureusement G. commençait à avoir de l'expérience : il avait étalé ses bagages un peu partout, mis du sable sur les sièges et retiré ses chaussures. Ces quelques stratagèmes suffirent pour diriger la famille deux rangs plus loin, vers d'autres places plus vides, plus neutres. Aux cris que firent les enfants en s'asseyant, G. compris qu'il allait voir souvent passer l'un ou l'autre des membres de cette petite famille. Les gosses allaient courir dans les allées (probabilité de 0,6), allaient se rendre une fois au bar pour acheter un Lion, un Mars (probabilité 0,4) ou même, un Coca (probabilité 0,5) et dans ce cas, ce serait probablement dans les cinq minutes après avoir entendu l'annonce glacée de la compagnie des wagons-lits (probabilité 0,8). Les cris s'amplifiant, G. revut ses prévisions légèrement à la hausse (0,63 ; 0,49 ; 0,56 aussi étonnant que cela puisse paraître ; 0,81). Cette famille allait se rendre, elle, souvent aux toilettes. C'était au fond la seule chose qui importait à G. La mère irait d'abord seule, enfin tenterait, car elle serait vite rattrapée par l'un de ses marmots. Commencerait alors l'incroyable bal, les allers-retours dans l'allée du wagon, accompagner les enfants, le garçon puis la fille, l'un puis l'autre, puis les deux, puis aucun car ils auraient disparu en cours de route… des calculs très compliqués que G. commençait tout juste à maîtriser.

Le train repartit. G oublia un instant sa tâche pour se perdre dans ses souvenirs. Quand il avait commencé, on lui avait répété cette phrase : inoculumnoveritas. Les quelques souvenirs de latin qui lui étaient restés du lycée lui avaient permis de comprendre tout de suite que grammaticalement, cela ne voulait rien dire. Et pourtant, après deux mois de trajets presque continus, il en devinait la signification : tout ne se passe pas dans le regard. Les yeux entrouverts, fixés sur la porte des toilettes, il avait développé des capacités insoupçonnées pour tous ses autres sens. Il pouvait reconnaître un Paris-Lyon d'un Paris-Bordeaux au seul bruit du voyage. Le souffle du moteur, le grincement des rails... chaque petite différence dans le design du train, dans les caractéristiques des climats traversés, dans la longueur des distances qui séparaient deux gares, se traduisaient en un son plus grave ou plus aigü, plus boisé ou plus métallique. Il pouvait reconnaître un itinéraire à ses odeurs. Les sandwichs au fromage à pâte molle du Paris-roubaix, les sandwichs, tellement plus fades au jambon et au beurre, qui venaient titiller les narines du voyageur averti sur la route de Nantes. Surtout, il y avait le toucher… la texture des sièges, l'humidité de l'air et le soleil. En choisissant bien son heure de départ et sa situation géographique dans le train, on pouvait recevoir la caresse du soleil sur son visage pendant les cinq heures que durait un Paris-Strasbourg (entre 11 heures 28 et 16 heures 28, fenêtre gauche en regardant l'avant du train).

Une autre entrée en gare. Paris-Deauville, train 53949, 18 heures, fenêtre orientée Nord, observation N°56a67.

G rêvait de plus en plus. G rêvait trop. G. devait se reprendre.

Sans bouger la tête, il orienta ses yeux vers la fenêtre pour voir où le train s'était arrêté. Gare de Touville. Etrange. Le train 53949 ne s'arrêtait jamais dans la gare de Touville. Elle faisait habituellement partie de ces lieux qui sont comme des songes, une image qui défile derrière les doubles vitrages… un bout de quai, un quai, des ombres, parfois un parking ou une église, un bout de quai, un quai et plus rien. Trop vite pour qu'on puisse vouloir s'en souvenir. Mais là, ils étaient arrêtés. Bien arrêtés. Et il était impossible de ne pas voir le quai dans toute sa splendeur, dans toute sa vacuité rendue brillante par la pluie. Etrange. Une femme montait maintenant dans le wagon. Elle était jeune, couverte d'un ciré vert à capuche qu'elle se pressa de retirer. Elle ne fit aucun bruit, s'assit rapidement sur le siège situé à l'opposé de celui de G., de l'autre côté du couloir. Seule. Face aux toilettes. Elle ne bougea plus. Le train redémarra, comme si rien ne s'était passé.

G. était perturbé. Il ne pensait pas aux conséquences que cet arrêt inhabituel pourrait avoir sur la valeur de ses calculs. Il connaissait cette femme. Il avait à peine entraperçu son visage mais il en était sûr. Il tourna ses yeux mi-clos doucement vers elle, sans bouger un muscle, en respirant à peine. Sa position ne lui permettait pas de la voir. Il enrageait intérieurement. Il connaissait cette femme et cette femme le mettait en colère parce qu'elle ne se laissait pas voir. Il espéra qu'elle irait aux toilettes rapidement mais au bout de dix minutes, il dut se rendre à l'évidence. Elle ne bougerait pas. En pensant cela, il sentit monter en lui une crainte sourde. Elle dormait, de toute évidence elle dormait ! Ne pouvant la voir G. chercha dans ces souvenirs ce qui pouvait être la cause de tant d'émotion. Un ciré vert, des cheveux courts et lisses, Touville, la pluie, le quai… Son cœur battait sans raison. Il l'avait reconnue, mais qui ? Il essayait de sentir son odeur, sa peau, il essayait de l'entendre, son souffle, elle, il essayait de la toucher de loin. Mais l'odeur des fromages, le bruit des enfants, l'épaisseur du chauffage l'en empêchait.
" - C. vient ici ! ".
La mère aux deux enfants avait appelé sa fille.
G. se souvint. C. ! La petite fille aux cheveux lisses qui rêvait tout le temps et ne pleurait jamais. C., qu'il avait adorée pour ses silences, sa douceur, ses maladresses. C., qui l'avait aimé, lui. Il ne l'avait pas revue depuis 15 ans, depuis qu'il était venu à Paris. G. n'osait pas y croire. Elle était là, à côté de lui, elle à qui il avait pensé tellement fort pendant des années qu'il avait dû l'oublier pour pouvoir vivre. N'y tenant plus, il tourna la tête, se leva même et, profitant de son sommeil, la contempla scrupuleusement. Ses jambes… son cou… sa bouche… tout l'appelait.

Le train s'arrêta. Gare de Viron. 18 heures 56. Une gare prévue. G. vu C. esquisser un mouvement. Toujours endormie, elle s'était légèrement déplacée pour se trouver mieux assise, plus en face des toilettes. Un groupe de jeunes gens, aux voix cassées et bruyantes était maintenant monté dans le train. Ils criaient haut et fort leur excitation d'être ensemble et toutes les têtes se tournaient vers eux avec envie et réprobation. Toutes, mais C. ne broncha pas. Elle dormait… elle paraissait dormir… G. scruta ses yeux mi-clos derrière lesquelles elle examinait la vie du wagon, le passage des voyageurs - anciennement usagers - et les entrées aux toilettes. Il s'était trompé. Ce n'était pas C... Ce n'était plus C.. C'était une employée de la Compagnie. Elle observait les gens, les comptait, devait transformer leurs allers et venues en chiffres, en statistiques et en prévisions. Comme lui. C'était une compteuse et il était un compteur. Cette semaine leurs supérieurs avaient décidé d'étudier la fréquentation des toilettes et, malgré leur rigueur exemplaire, avaient fait l'erreur de les poster, lui et elle, dans le même wagon. G. se rassit, ferma les yeux et réfléchit : en comptant la jeune femme au ciré vert assise de l'autre côté du couloir, on pouvait dire que sur le Paris-Deauville, 68,3% des voyageurs de moins de trente ans n'allaient jamais aux toilettes pendant leur trajet. Un résultat presque définitif : dans 20 minutes ils arriveraient à Paris.


Août 2005