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Saint-Michel terrassant le démon
Modèle original en plâtre de la statue en cuivre
placée au sommet de la flèche,
commandée en 1895 au sculpteur Emmanuel Frémiet
par l'architecte Victor Petigrand
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Le Mont Saint-Michel : une prouesse architecturale
Bâti
sur le rocher du Mont-Tombe, l'abbaye du Mont Saint-Michel est un
témoin remarquable des prouesses architecturales dont étaient
capables les hommes du Moyen Age. Il existait, dès le VIIe
siècle, des cultes à saint Étienne et saint
Symphorien sur ce rocher. En 708, l'évêque d'Avranches,
Aubert, eut une apparition de l'archange Michel qui lui demanda
de lui construire un lieu de culte. L'église fut construite
et sa consécration eut lieu en 709. Peu de temps après,
elle fut remplacée par une abbaye carolingienne qui était
desservie par des chanoines.
De
nombreux pèlerinages avaient lieu au Mont Saint-Michel en
raison de l'importance du culte rendu à l'archange qui avait
été désigné par Charlemagne comme patron
de l'Empire. Les invasions normandes du IXe siècle
entraînèrent un déclin de l'abbaye. En 966,
le duc de Normandie Richard Ier y fonda une abbaye bénédictine
qui fut bâtie au XIe siècle : cette première
édification représenta déjà un tour
de force. Au XIe siècle, la réforme monastique
et l'introduction de la règle clunisienne en firent un des
plus grands centres de pèlerinages de l'Occident médiéval.
En
1203, pendant la guerre qui opposait Jean sans Terre, roi d'Angleterre
et duc de Normandie, à Philippe Auguste, roi de France, le
Mont Saint-Michel fut assiégé et un incendie, provoqué
par les assaillants, le ravagea en partie. Après la guerre,
le Mont devint propriété du roi de France qui, pour
dédommager les moines, fit entreprendre la reconstruction
des bâtiments endommagés. C'est ainsi qu'à partir
de 1203 fut élevé le bâtiment connu sous le
nom de Merveille. Pour cela, il a fallu raccourcir le bras nord
du transept de l'église.
Le
renouveau du culte de Saint-Michel aux XIVe et XVe
siècles accrut le prestige de l'abbaye. L'archange devint
protecteur des rois de France et était invoqué durant
la Guerre de Cent Ans - rappelons que l'une des trois voix entendues
par Jeanne d'Arc était celle de Saint Michel.
Le
Mont Saint-Michel resta une abbaye jusqu'à la Révolution
française, date à laquelle il servit de prison, notamment
pour les prisonniers politiques. Il cessa d'être une maison
d'arrêt en 1863. De 1865 à 1909, plusieurs restaurations
furent effectuées. À partir de 1966, l'abbaye reçut
de nouveau des moines qui restaurèrent ainsi une communauté,
renouant avec la fonction initiale des bâtiments.
Comme
toute abbaye, celle du Mont Saint-Michel devait être fonctionnelle.
Ses différentes composantes illustrent ses fonctionnalités
: l'accueil des pèlerins, la prière, l'étude,
les fonctions administratives
L'abbaye
s'élève sur trois niveaux. S'élevant en hauteur
aux premier et deuxième niveaux, à l'ouest, Notre-Dame-Sous-Terre.
Cette chapelle est tout ce qui reste de l'abbatiale fondée
en 966 par Richard Ier. Elle offre tout de même un magnifique
exemple de l'architecture pré-romane.
Au
troisième niveau, l'église abbatiale, édifiée
entre 1022 et 1084, est en bonne partie construite en porte à
faux. Si la croisée du transept et la partie subsistante
de la nef [1] reposent sur la plate-forme naturelle
formée par le rocher, les bras nord et sud du transept, le
chur et, autrefois, les trois travées occidentales
de la nef, repose(ai)ent sur des cryptes qui leur servent de fondations
et qui se trouvent au niveau inférieur. À l'ouest,
Notre-Dame-Sous-Terre soutenait les trois travées occidentales
de la nef de l'église, jusqu'à ce qu'elles disparaissent
dans un incendie en 1776. Au nord, Notre-Dame-des-Trente-Cierges
et au sud la chapelle Saint-Martin forment les fondations du transept.
A l'est, la crypte des gros piliers supporte le chur gothique
- venu remplacer le chur roman qui s'était effondré
en 1421. La nef romane est constituée de trois vaisseaux,
c'est-à-dire de l'allée centrale encadrée de
chaque côté par les collatéraux. Elle s'élève
sur trois niveaux : les grandes arcades, la tribune et les fenêtres
hautes. Le transept est voûté en berceau plein cintre.
Les
bâtiments de l'abbé Robert de Torigny, à l'ouest
et au sud-ouest, aux premier et deuxième niveaux, consistent
en une nouvelle hôtellerie, de nouveaux logis abbatiaux, une
nouvelle infirmerie, une chapelle Saint-Étienne - qui rappelle
l'ancien culte célébré ici avant celui de saint
Michel - et une officialité. Cette dernière était
un tribunal où l'abbé rendait la justice s'exerçant
sous sa juridiction - l'abbé du Mont Saint-Michel était
un seigneur.
Les
bâtiments de la Belle Chaise, à l'est, intègrent
les fonctions administratives : au premier niveau, la salle des
gardes constitue l'entrée de l'abbaye depuis l'époque
gothique ; au second niveau, une nouvelle Officialité.
S'élevant
au nord-est sur les trois niveaux, le corps de bâtiment commencé
en 1203 porte bien son nom : la Merveille. Elle se décompose
en deux parties, est et ouest. A l'est, se situent l'aumônerie,
au premier niveau, destinée à accueillir les pauvres,
la salle des Hôtes, au deuxième niveau, réservée
aux hôtes de marque, et enfin le réfectoire, au niveau
de l'église. La partie ouest comprend d'abord, au premier
niveau, le cellier, où les provisions étaient entreposées.
Ensuite, au-dessus, la salle des Chevaliers, dénommée
ainsi par erreur au XIXe siècle, qui, en fait,
servait aux moines de scriptorium. Elle était la seule pièce
chauffée de l'abbaye. Enfin, au troisième niveau,
le cloître encadre un jardin médiéval reconstitué
et dont trois arches donnent sur la mer et le vide. Un autre bâtiment
devait s'étendre à l'ouest, dans le prolongement de
la Merveille mais il n'a jamais été construit.
Habituellement, les bâtiments d'une abbaye sont rassemblés
autour du cloître, côte à côte, donc sur
une superficie suffisamment grande pour accueillir l'ensemble de
la construction. Or, le Mont-Tombe est un rocher qui, par sa configuration,
rend impossible un tel agencement. L'abbaye du Mont Saint-Michel
est donc édifiée sur trois niveaux. Le principal défi
posé aux architectes fut donc le manque d'espace.
Ainsi,
les différents bâtiments, qui répondent aux
différentes fonctions de l'abbaye, sont superposés
à la verticale, accrochés à flanc de roc. La
communication entre eux est assurée par un réseau
complexe de couloirs, d'escaliers et de passages qui font du Mont
Saint-Michel un véritable labyrinthe. En outre, cette superposition
obéit à une gradation vers le haut des symboles religieux :
au premier niveau, en bas se situent, entre autres, le cellier,
lieu où l'on entreposait les provisions, lié au corps,
à l'enveloppe charnelle de l'âme, à ce qui est
périssable, à ce qui retournera à la poussière
après la mort ; au sommet du rocher se trouvent les lieux
sacrés par excellence, le cloître et, surtout, le chur
de l'abbatiale, des lieux consacrés à Dieu et à
l'âme, à ce qui est immatériel.
Nous
n'allons pas procéder à une analyse stylistique de
tous les bâtiments composant l'abbaye. En focalisant notre
étude sur l'abbatiale et la Merveille nous pouvons noter
que l'autre originalité de l'abbaye est de mêler l'art
roman et le style gothique.
La
nef de l'église est l'expression du style roman, plus précisément
du second art roman [2]. En effet, les collatéraux
sont voûtés d'arêtes, enserrant la nef centrale
et permettant ainsi de maintenir sa stabilité. D'autre part,
les tribunes, placées au-dessus des bas-côtés,
ont une fonction architectonique bien précise : par leur
présence, elles opèrent un phénomène
de contrebutement, c'est-à-dire que leur voûte oppose
une force oblique montante à la force oblique descendante
de la voûte de la nef centrale. Ce principe d'une architecture
dynamique sera repris par l'art gothique
Cette élévation
à trois étages est également typique de l'art
roman normand de la fin du XIe siècle.
Le
chevet de l'abbatiale a été bâti dans le style
gothique flamboyant. Il comprend lui aussi trois niveaux : le chur
et le déambulatoire au rez-de-chaussée, un triforium
ajouré et enfin les fenêtres hautes. Quatre chapelles
rayonnantes le complètent. Ce style gothique flamboyant a
plusieurs caractéristiques : toutes les parties du chur
comprennent des voûtes sur croisées d'ogives. Ensuite,
ces ogives sont beaucoup plus complexes que celles de l'art gothique
précédent. Enfin, le décor est plus exubérant,
on le voit notamment au niveau des fenêtres hautes ou des
baies du triforium qui donnent à l'intérieur : les
formes évoquent des flammes ou de la dentelle. Finalement
la grande luminosité du chur contraste avec l'obscurité
de la nef.
En
ce qui concerne la Merveille, la variété des styles
est saisissante. L'aumônerie et le cellier sont voûtés
d'arêtes reposant sur de puissants piliers qui servent à
soutenir les niveaux supérieurs. La salle des Hôtes
et la salle des Chevaliers comprennent des colonnes plus légères.
La salle des Hôtes et l'aumônerie possèdent une
file de supports médians qui sépare leur espace en
deux nefs de même hauteur. Ce procédé largement
utilisé à l'époque gothique permet de résoudre
les problèmes d'équilibre facilement.
La
salle des Hôtes est divisée en sous-volumes dont chacun
correspond à une voûte quadripartite sur croisée
d'ogives. La hauteur de ces voûtes étant plus grande
que la longueur et la largeur, cela produit un effet de légèreté,
d'élan, de hauteur du plafond.
Cette
salle comprend une seule rangée de colonnes tandis que la
salle des Chevaliers en possède trois. Cela s'explique par
des raisons architectoniques : la salle des Hôtes ne soutient
que la salle du réfectoire alors que celle des Chevaliers
doit supporter non seulement la cour du cloître mais également
sa colonnade. La superposition des salles gothiques, nécessitée
par la topographie, nécessitait donc une grande maîtrise
géométrique. Les piliers et les colonnes étant
porteurs, les axes de gravité, d'un étage à
l'autre, devaient être parfaitement alignés. En ce
sens, la Merveille est une véritable prouesse architecturale.
Au
troisième niveau, le cloître a une forme trapézoïdale.
Ses galeries sont couvertes d'une voûte en bois. Ses colonnes,
disposées en quinconce, sont donc plus légères.
Les frises et les écoinçons ornant la colonnade représentent
des végétaux et des scènes anecdotiques typiques
de l'art gothique normand.
Le
réfectoire des moines ne possède pas de piliers. C'est
un plafond en bois voûté en berceau plein cintre qui
repose sur des murs. Néanmoins, la hauteur étant plus
grande que la largeur de la pièce, le réfectoire possède
des proportions élancées.
Enfin,
l'ensemble de la Merveille est renforcée par des contreforts
et des murs puissants et massifs. Cependant, ces masses se font
oublier lorsque l'on est à l'intérieur où comme
nous venons de la voir, tout n'est que grâce et légèreté.
Le
Mont Saint-Michel était un lieu de pèlerinage très
fréquenté au Moyen Age. Le culte de l'archange Michel
était rendu en général sur des lieux élevés
afin de rappeler qu'il était le chef des anges. Selon la
Bible, il aurait terrassé un dragon, forme qu'avait revêtue
le diable, et l'aurait expulsé du paradis. Il était
l'une des premières personnes à invoquer lorsque quelqu'un
souhaitait être protégé du démon. La
légende affirme même que le combat entre Michel et
le dragon eut lieu sur le mont lui-même. L'archange est donc
le symbole de la force de Dieu. Au moment du Jugement dernier, c'est
saint Michel qui sonnera sa trompette pour réveiller les
morts et qui conduira les élus au paradis. Il est donc aussi
symbole du triomphe de la force spirituelle sur la mort.
Cette
symbolique peut être mise en relation avec le Mont Saint-Michel.
Au Moyen Age, la mer était redoutée, si bien que les
marins naviguaient près des côtes. Or, la baie du Mont
Saint-Michel possède, de ce point de vue, une grande signification
parce qu'elle est un concentré des aspects maléfiques
de la mer : c'est, en Europe, le lieu de la plus forte amplitude
de la marée, qui à l'époque est un phénomène
mystérieux ; c'est aussi un lieu de dangers avec ses sables
mouvants et sa marée montante menaçant d'isoler les
imprudents.
Ainsi,
saint Michel terrassant le dragon, c'est aussi le symbole du désir
humain de triompher de la nature. Et les prouesses architecturales
réalisées dans l'abbaye en témoignent. Le Mont
et l'abbatiale traduisent la volonté de vaincre la mer et
le ciel en un acte de foi en la puissance divine.
[1]
Pour tous les termes techniques propres au vocabulaire de l'architecture,
reportez-vous au lexique publié avec cet
article
[2]
Cf. L'architecture
religieuse romane