SALON DE LECTURE

 

Un à deux comprimés trois fois par jour


Elle connaissait mon histoire, cette histoire qui paralysa près d'une année de ma vie. Elle savait tellement comprendre les choses les plus délicates. Ses mots à mon endroit étaient particulièrement choisis, chaleureux, hors du sentier de la banalité et des mots automatiques, dénués de sens, trop entendus pour ne pas en être irritée.

Elle est partie, elle aussi, à un moment charnière de mon parcours radiophonique : la veille de l'enregistrement du premier texte dont j'étais l'auteur pour les ondes.

Je me souviens de l'époque - lointaine - où elle conduisait une 4 L blanche. Quand elle venait nous voir, elle rentrait son auto dans la cour. Un jour, elle arriva gaiement, visiblement trop pleine d'énergie car elle renversa par la même occasion, avec tranquillité et comme poliment - en silence -, un grand pot de fleurs. Riro, la non-agressivité même, assaillait la nature ! Nous rîmes beaucoup.

Ces deux syllabes colorées et chantantes par lesquelles tout le monde l'appelait, ces deux syllabes résultaient de la contraction de son prénom de baptême. Agnès, c'était celui qu'elle s'était choisi, pour une vie tournée vers les autres. Membre de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph, elle a enseigné quelque temps puis elle a choisi de travailler à l'usine, simple ouvrière se consacrant à la cause de ceux qui peinaient. A la retraite, elle prit de nouveaux engagements. Elle eut particulièrement à cœur d'accomplir sa mission auprès de personnes en fin de vie.

Les courriels échangés depuis à peine trois ans sont répartis dans dix dossiers : hiver 2003-2004, été 2004, hiver 2004-2005, été 2005, hiver 2005-2006 et été 2006. Ses messages se terminaient souvent par de "bonnes bises". J'ai repris cette formule pour ma propre correspondance. Quant aux courriers postaux, ils sont rangés dans un sac en papier, blanc. A une exception près : j'ai conservé, dans mon répertoire illustré par des clichés de Doisneau, cet extrait d'un livre écrit par un homme de radio. Il est glissé entre l'épaisse couverture cartonnée et la page de garde du livre-cahier.

"L'important est dans chaque instant de la ligne. Pas dans la fin. Ni dans le début.
Mais dans le trait, dans le chemin.
[…] Le but c'est le chemin. Le but n'est rien, le chemin est tout. Dans le chemin
il y a tous les possibles, alors que dans le but, il n'y a que le but. Être en chemin
voilà le but."
Daniel Mermet, Nos années Pierrot

Je lui envoyais les textes que j'écrivais. Mon dernier courrier lui a été lu une vingtaine d'heures avant qu'elle ne s'en aille.

***

Je quitte la radio à vingt heures. Je rentre à pied.


***

Je suis à quelques cinq minutes de ma rue quand une vieille femme, à l'entrée de la pharmacie face à la laverie, m'adresse la parole. Je m'approche. "Je n'ai pas pris mon bâton.", dit-elle, et sans sa canne, elle n'est pas suffisamment certaine de son équilibre pour franchir seule le dénivelé entre la pharmacie et le trottoir. Je lui donne le bras puis lui propose de la raccompagner jusqu'à son domicile. Nous remontons l'avenue de quelques mètres, elle me paraît pressée de me libérer, je lui dis de prendre son temps. Je compose le code (343 A), ouvre une autre porte avec l'une des deux grandes clefs de son trousseau noir et la conduis à l'ascenseur. Nous montons au cinquième étage. Elle tente d'introduire l'autre grande clef dans la serrure d'une double porte située sur la droite. Par terre, il y a une charentaise. Je glisse moi-même ma clef dans la fente et la fais pivoter tandis que la vieille femme me demande ce qu'est cet objet, au sol. Une pantoufle, répondé-je. Probablement la vôtre, ajouté-je pour la rassurer.

Son appartement est grand - pour ce que j'en vois, la surface en approche le triple de mon propre logement. Je la suis, tout en la soutenant, vers sa cuisine, où les boîtes d'aliments sont toutes sorties des placards et disposées à portée de main. La table en formica - bleu ou vert - est recouverte de choses et d'autres… une loupe rectangulaire, des indications manuscrites pour la prise des médicaments...

La vieille femme part chercher dans le salon le sac contenant ses médicaments. Je finis par repérer, dans l'entrée, un sac en plastique estampillé Sandoz. Il contient du Spasfon-Lioz, et puis une autre boîte avec des sachets. Dans la cuisine, elle me fait lire et relire les instructions écrites au feutre noir par la pharmacienne sur les emballages. Un à deux comprimés trois fois par jour pour le Spasfon-Lioz, un le matin et deux le midi pour les sachets. Elle tente de déchiffrer par elle-même les mots mais elle tient la boîte à l'envers. "J'ai la cataracte, aux deux yeux.", dit-elle. Et puis : "Merci infiniment." Pour répondre à ses inquiétudes, je lui dis qu'en général, il est recommandé d'absorber les médicaments avant ou pendant le repas, de façon à faciliter leur assimilation.

A voir se déplacer avec peine cette vieille femme tremblante, comprenant le degré de défaillance de sa vue, seule dans ce grand appartement, je suis effrayée.

Elle veut aller chez sa fille, pour manger me semble-t-il. En tout cas pour prendre son médicament, à dissoudre dans un verre d'eau. Elle craint de déranger sa fille. Celle-ci vient de perdre la vue d'un œil, elle est malade. Nous entrons dans l'ascenseur. Elle me dit encore : "Comment vous remercier ?" et tente d'expliquer son état : "J'étais affolée, aujourd'hui." Nous descendons au quatrième. Elle appuie sur la sonnette de l'appartement situé sur la gauche, en dessous du sien. J'entends une voix jeune dire : "Qui c'est ?". Puis une femme portant des lunettes à gros foyers ouvre la porte. A côté d'elle, un garçon d'une dizaine d'années, nous regarde. La vieille femme me demande une ultime fois, pour le Spasfon-Lioz, quelle est la posologie. Alors je répète, machinalement : "un à deux comprimés trois fois par jour".

Je m'en retourne, tandis que j'entends cet échange entre la fille et sa mère : "- Elle est charmante, cette demoiselle. - Oui, elle est charmante." La minuterie s'éteint. Soulagement. Je peux pleurer ; dans le noir personne ne s'en apercevra.