Le questionnaire de Jean Lebrun,
ancien producteur de Travaux publics sur France CultureJean Lebrun par Laurent Loubet
Quel est pour vous le comble de la misère ?
La dépossession - mais aussi la possession, quand elles ne sont pas librement consenties et qu'on ne peut y exercer son contrôle.
Où aimeriez-vous vivre ?
Dans un port, mais protégé des fureurs de la mer par un bow-window.
Votre idéal de bonheur terrestre ?
Je ne me suis jamais représenté le bonheur que rétrospectivement. Ce bonheur, c'est un souvenir, peut-être. Un idéal, sûrement pas.
Pour quelles fautes avez-vous le plus d'indulgence ?
L'idéal, c'est : "Ne jugez pas". J'ai une indulgence particulière pour les fautes que fait commettre la vanité : elles prêtent au sourire plus qu'à la colère.
Quels sont les héros de roman que vous préférez ?
J'aime tous les personnages de Louis Guilloux, pour leur commune énergie. Qu'ils l'emploient à se détruire, à se construire ou à rester immobiles, peu importe.
Quel est votre personnage historique favori ?
Jean Moulin. Mais pas seulement pour l'énergie. Pour l'intelligence qu'il a eue de l'appliquer au moment opportun, et même avant, au bon endroit et avec une intention simple et fédératrice.
Vos héroïnes dans la vie réelle ?
J'ai été impressionné dans mon enfance par les femmes de Cancale. Elles gardaient leurs noms de jeune fille, tenaient le crachoir et les cordons de la bourse et déjouaient le rôle que la société globale leur assignait.
Vos héroïnes dans la fiction ?
Madame de Rénal : le roman laisse souvent aux femmes moins de marge de manoeuvre que la vie.
Votre peintre favori ?
Watteau.
Votre musicien favori ?
Francis Poulenc, aussi bien celui de Babar que celui des guillotinés de Compiègne.
Votre qualité préférée chez l'homme ?
La délicatesse.
Votre qualité préférée chez la femme ?
La même, bien sûr.
Votre vertu préférée ?
La fidélité aux êtres aimés, qui protège du durcissement de la vie.
Votre occupation préférée ?
La conversation intime ou la lecture - mais c'est la même chose.
Qui auriez-vous aimé être ?
Un vrai historien ou, peut-être, un homme politique.
Le principal trait de votre caractère ?
L'obstination.
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ?
Le mouvement qu'ils impriment à leur et à ma vie.
Votre principal défaut ?
L'obstination.
Votre rêve de bonheur ?
A quoi bon tenter de le définir en public ? Aucun d'entre nous ne comprend vraiment les amours et le bonheur de l'autre.
Quel serait votre plus grand malheur ?
.Il me semble qu'il est déjà survenu mais l'imagination n'est pas mon fort.
Ce que vous voudriez être ?
Un échangeur, un entremetteur, un éveilleur de curiosités et de talents. Gide disait : une individualité serviable.
La couleur que vous préférez ?
Le rouge, mais pas dans la chambre à coucher.
La fleur que vous aimez ?
La pivoine mais celle dont la saison est si brève sous nos latitudes qu'il ne faut pas la manquer. Pas celle qu'on importe à grands frais, l'hiver, de Nouvelle-Zélande.
L'oiseau que vous préférez ?
Le pélican qui, le soir, de retour dans ses roseaux, apporte pour toute nourriture à ses enfants... son coeur. Mais il paraît que c'est une légende.
Vos auteurs favoris en prose ?
Ceux qui ont enchanté mon adolescence - Dostoïevski le premier. Les compagnonnages qui viennent après ont souvent moins de force.
Vos poètes préférés ?
Chateaubriand et Maurice de Guérin.
Vos héros dans la vie réelle ?
Roger Vailland recommandait de n'afficher sur ses murs que des portrais d'hommes morts dont on serait donc à peu près sûr. Et encore...
Vos héroïnes dans l'histoire ?
L'inconvénient des héros, c'est qu'ils sont pléthore et que l'un chasse l'autre. Les héroïnes étaient fabriquées en beaucoup plus petit nombre, on risque moins de se tromper en les choisissant à peu près toutes.
Vos noms favoris ?
Les noms russes à l'ancienne. Mikhaïl Yourievitch Lermontov... Chaque interlocuteur peut élire ce qui lui convient chez l'autre : le prénom, l'ascendance proche, la plus lointaine, et même fabriquer un diminutif.
Ce que vous détestez par-dessus tout ?
La futilité.
Les caractères historiques que vous méprisez le plus ?
Les tyrans et leur vulgaire désir de puissance.
Le fait militaire que vous admirez le plus ?
Bouvines. C'est une bataille simple qui se perd dans la nuit des temps. Elle est libérée du deuil et de toutes les explications techniques chères aux historiens militaires et que je ne comprends généralement pas.
La réforme que vous admirez le plus ?
Je préfère les réformes de générosité, rares, aux réformes d'adaptation dont on nous rebat les oreilles ces derniers temps.
Le don de la nature que vous aimeriez avoir ?
L'oreille musicale, pour entendre moins mal et chanter un peu.
Comment aimeriez-vous mourir ?
Avant qu'il n'y ait plus une personne pour se souvenir de moi.
L'état présent de votre esprit ?
J'ai le sentiment d'avoir beaucoup dit pour ne pas tout dire.
Votre devise ?
Laissons cela aux aristocrates et aux évêques. Ma devise, s'il y en avait une, ne tiendrait qu'un jour.
Source : Tonalités, journal interne de Radio France, décembre 2004.