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Lundi
10 mars 2003, 17 heures 45 environ, place Balard
A lavant
du bus articulé, une septuagénaire monologue à
très haute voix. Est-ce sa surdité avancée
? Ou bien son désir dattirer fièrement les
regards des autres voyageurs ? Car madame se plaît à
dire : « Je suis pas nimporte qui ». Allons
donc !
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Bien entendu,
son nom à particule révèle ses nobles origines
et la distingue à coup sûr de la plupart de ses compagnons
de voyage. A son palmarès, elle détient par ailleurs
la médaille des Compagnons de la Libération. Son
fils, sa fierté, vaque depuis vingt-sept ans place Beauvau.
Autrement dit, le ministère de lintérieur,
tient-elle à ajouter. Le superflu de la précision
nentame pas leffet escompté. Un lymphatique
passager sort de sa torpeur et considère Mlle de P
dun il intéressé. Lévocation
du Grand Orient, loin de remplir de vague à lâme
déventuels ressortissants étrangers à
bord, éveille la curiosité dun quinquagénaire
qui songe alors à lorganisation maçonnique...
Mais
Mlle de P
ne se formalise pas du regard soupçonneux
et poursuit la narration de sa vie : cest en mai 1997 que
ses petits-enfants lui ont cassé la jambe droite et lépaule
gauche. Le discours de Mlle de P
attire le regard empreint
de terreur dune jeune mère. Lidée de
devenir à son tour un jour un fragile jouet livré
à sa descendance la pétrifie.
Le machiniste, beaucoup moins prolixe quà laccoutumée,
soucieux certainement de mieux connaître lillustre
passagère dont il a la responsabilité sur quelques
kilomètres, senquiert enfin de son confort : «
Mamie, ça va ? ». Et la petite dame de protester
: « Je le connais pas, je suis pas mamie ! ». Alors
on prend la parole de façon à être entendue
du plus grand nombre et on refuse détablir un lien
sympathique avec son chauffeur ? Encore quelques progrès
à faire, mamie !
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