SALON DE LECTURE
À LA MAISON RONDE
II. TOUR DHORIZON DE MON ACTIVITÉ À LA MAISON RONDE
Jai suivi le processus de conceptualisation de plusieurs émissions de France Culture et France Inter. Celles-ci ont été choisies selon deux critères : leur concordance avec ma formation littéraire et mes goûts dune part, lenrichissement quelles pouvaient mapporter ainsi que ma possible participation afin que ce stage soit réellement profitable dautre part. Jai eu la chance de suivre, sur France Inter, les « Histoires possibles et impossibles » produites par Robert Arnaut (diffusées chaque dimanche à treize heures vingt). Depuis janvier, jaccomplis pour lémission de Louis Bozon, « Le Jeu des Mille Francs », un travail de recherche documentaire, qui consiste à massurer de lexactitude des réponses aux questions envoyées par les auditeurs. Sur France Culture, jai pu suivre une émission qui me passionne depuis plusieurs années déjà en raison de létude extrêmement précise des ressorts de la langue française (ou étrangère) : « Tire ta langue », produite par Antoine Perraud (tous les mardis à quatorze heures). Le samedi en début de soirée, dans « Profession Spectateur », Lucien Attoun rend compte de « lactualité des arts du spectacle entendue autrement ». Cest chaque jeudi que Franscesca Piolot propose, dans « La Vie comme elle va », une réflexion philosophique. Lémission de Christophe Domino, « Trans/formes », est dédiée à lart (le mercredi en début daprès-midi). Quant aux dix modules de « Poésie sur Parole », ils durent chacun cinq minutes et déclinent chaque semaine un thème différent, choisis par André Velter et Jean-Baptiste Para. Mon stage a dabord consisté en lobservation pure de la fabrication des émissions. Jai ensuite eu loccasion de participer activement à ce travail préparatoire. Je ne suivrai pas cette progression pour rendre compte de mon activité en tant que stagiaire. Je préfère adopter lordre logique des différentes étapes de lélaboration dune émission. Je développerai cette partie en me concentrant principalement autour de deux émissions. Parmi elles, « Tire ta langue ». Ce programme sarticule autour de trois moments importants : une chronique denviron deux minutes, qui tient lieu de préambule à un documentaire de vingt-cinq minutes, et un entretien dun quart dheure mené par le producteur et coordinateur de lémission. Je mappuierai essentiellement sur lémission du 19 décembre consacrée à la parole des griots africains. Les « Histoires possibles et impossibles » du dimanche me fourniront ma seconde référence.
***
Au commencement, on décide dun sujet à traiter. Il dépend du format et de langle de lémission. Le choix du thème à aborder ne résulte pas dun cheminement identique pour toutes les émissions. Tantôt le producteur fournit lui-même les idées pour son programme. Tantôt cette tâche incombe : soit au producteur tournant, qui assure ponctuellement la fabrication du documentaire autour duquel est centré « Tire ta langue » ; soit au reporter, qui apporte la matière première aux « Histoires possibles et impossibles ». Ainsi, pour lémission de France Culture, les sujets peuvent faire lobjet de commandes. Il sagit cependant plus souvent de propositions quil revient au producteur-coordinateur de sélectionner en fonction de leur pertinence, de leur intérêt pour lauditeur et des sujets précédemment diffusés. Le producteur « potentiel » du documentaire résume en une page la problématique détude quil entend viser. Il mentionne les intervenants avec lesquels il projette de sentretenir. Il complète éventuellement cet exposé dune brève bibliographie. Létendue des domaines abordés par les « Histoires possibles et impossibles » est très vaste. Plusieurs paramètres doivent cependant être respectés afin de répondre aux attentes de lauditeur. Il faut prendre en compte les caractéristiques de la chaîne qui diffuse ce programme. Le public de France Inter se distingue de celui de France Culture par les missions particulières qui incombent à chacune des deux chaînes nous lavons montré précédemment. On ne négligera pas non plus le jour et lheure de diffusion de lémission. Le sujet ne sera de préférence pas trop ardu : un dimanche en tout début daprès-midi, lauditeur aspire à la détente. Dautant plus que, détail certes prosaïque mais qui a son importance, cest lheure du dessert Enfin, au fil de la petite quarantaine de minutes que dure lhistoire contée, on doit rester centré autant que possible sur le personnage dont il est question. Pour nous rapporter chacune de ces histoires, Robert Arnaut se fait «conteur », selon son propre terme. « Nous travaillons pour les aveugles », ma-t-il dit. Lauditeur, en effet, écoute un récit, et on lui en suggère le décor : à lui de laisser libre cours au voyage radiophonique. Dès lors, les sujets retenus sont marqués par une particularité ou par une interrogation. Si lon sintéresse à Victor Hugo, cest plus précisément à une période de sa vie qui demeure assez méconnue : son exil à Guernesey, de décembre 1851 à septembre 1870. Le poète bénéficie alors dun prestige mondial, et cette période dexil sera la plus haute de sa vie et de son uvre. Cest un faux messie juif du XVIIème siècle, Shabbataï Tzvi, dont le parcours nous sera raconté quelques semaines plus tard. Puis viendra une affaire pour laquelle subsiste encore des questionnements : le « suicide », en 1923, de Philippe Daudet, le fils du député Léon Daudet. Ce dernier était convaincu quil sagissait dun assassinat Le sujet proposé implique un dialogue entre le reporter et le producteur, qui envisagent ensemble les problèmes posés et les perspectives à approfondir.
Lenregistrement de lentretien ou du reportage servira de base de travail par la suite. Deux types de préparation peuvent conduire jusquà lentretien de « Tire ta langue ». Si lintervenant dispose de suffisamment de temps, le producteur lui propose de préparer ensemble lentretien à venir. Plus lémission est didactique, plus lentretien doit être cadré, et plus cette préparation initiale semble souhaitable. Mais le dialogue peut aussi être mené de façon plus libre, comme cest le cas depuis les années soixante et soixante-dix. Cette seconde alternative semble tout à fait adaptée pour une émission telle que « À voix nue ». De Jacqueline de Romilly à Christian Lacroix, ils évoquent leur vie, et leur uvre. Cette série est davantage centrée sur la personne à qui lon donne la parole pendant une trentaine de minutes quotidiennement. Lentretien se déroule en studio, en présence de la chargée de réalisation et du producteur tournant. Le documentaire analysant la parole du griot réunit trois intervenants : Amina Sidibé, Malienne, Djaba Koïta, griotte, et Youssouf Tata Cissé, auteur dun ouvrage consacré à la geste du Mali. Des essais de voix sont systématiquement pratiqués par le technicien avant le début de lentretien. Chaque intervenant est ensuite interrogé dans une optique précise, et différente pour chacun dentre eux. Le producteur veille également à poser des questions courtes qui ne contiennent pas des éléments de réponse. Noublions pas non plus quà la radio, un échange entre deux personnes comporte un troisième destinataire : lauditeur. Si la connivence entre les deux locuteurs devient trop forte, si lun et lautre marquent régulièrement leur assentiment mutuel par des « oui » et « mmm », lauditeur aura tendance à se sentir exclu du dialogue. La prise de son du reportage des « Histoires » est assurée au Nagra (magnétophone pour le reportage) par un membre du personnel du Centre Technique. Il enregistre lentretien et effectue des prises de sons des ambiances dans lesquelles sest déroulé le reportage. Celles-ci pourront être utiles lors du mixage. Lors de lentretien, des bonnettes sont placées sur les micros : elles étouffent le vent et les sons aigus. À son retour, le reporter remet la ou les bande(s) magnétique(s) enregistrée(s) au producteur, accompagnée(s) dune documentation. Ces livres, photocopies ou photographies constituent un outil de travail tout aussi indispensable que le reportage lui-même. Toute bande contenant un enregistrement est enroulée dans une flasque ou autour dun noyau, sur lequel on appose un « col Clau » ou « col Claudine », cette étiquette ayant la forme dun col blanc ; lenregistrement débute toujours par une bande damorce, et se termine par une bande de papier jaune. Jai pu accomplir le travail préparatoire nécessaire pour l« Histoire » de lexil de Victor Hugo à Guernesey. Dune part, jai remis au producteur deux livres abordant cette période. À la Bibliothèque Centrale de Radio France, située au sixième étage de la tour de lINA, une documentaliste entre les mots-clés sur son ordinateur, qui propose alors une sélection de titres. Le résultat de la recherche comprenait deux ouvrages riches en photographies de la « demeure océan » aménagée par le poète lui-même à Guernesey, Hauteville House. Dautre part, jai procédé à une recherche documentaire portant sur ces vingt années dexil qui auront marqué lapogée de lart hugolien : « Ma proscription est bonne, et jen remercie la destinée. » En compulsant les volumes de la Pléiade abondamment annotés ainsi que plusieurs tomes édités dans une autre collection, jai défini trois principaux centres dintérêt : les raisons de linstallation de Victor Hugo à Guernesey et la vie sur lîle, la production littéraire du poète, et son uvre politique (cf. annexe 4 pages IV à VII). Jai voulu rendre compte au plus près de lactivité de Hugo sur cette île, tout en gardant à lesprit le contexte historique environnant, son enthousiasme en faveur de Garibaldi, et son mandat de sénateur de Paris en 1876, après lexil. La richesse de la correspondance politique de lécrivain ma contrainte à des choix. Jai décidé de retenir les lettres qui mont paru marquer lengagement politique de Hugo, et le crédit dont il bénéficiait à Jersey (cf. page VII) ou à Genève (cf. page VIII). Jai joint à cette recherche des reproductions de dessins de Victor Hugo, notamment une aquarelle avec des rehauts de gouache exécutée à Guernesey. Même si la dimension plastique de luvre de Hugo se transmet difficilement par les ondes, il est intéressant de connaître ce pan de luvre de Hugo. Cette recherche approfondie, précisément en symbiose avec ma prédilection pour la littérature, se devait dêtre précise, et son volume ne dépendait pas de la durée de lémission (une petite quarantaine de minutes) ou de la chaîne de diffusion. Une recherche analogue aurait été nécessaire afin de préparer un programme de deux heures, ou un feuilleton en cinq épisodes diffusés tout au long dune semaine sur France Culture. Je me suis également vue confier le repérage de plusieurs textes écrits par Victor Hugo, et destinés à être lus au cours de lémission par un comédien. Jai fixé mon choix sur plusieurs poèmes, et sur une prose évoquant le flux dévastateur des éléments (Les Travailleurs de la Mer). Jai lu dans les Chansons des Rues et des Bois quelques vers chantant une nature harmonieuse et réjouissante. Ils mont plu, je les ai ajoutés aux textes déjà cités. Plusieurs chargés de réalisation reconnaissent eux-mêmes la part de lintuitif et de la subjectivité dans le choix des musiques. Lorsque le conteur des « Histoires » tient en sa possession la bande du reportage et la documentation qui sy rapporte, il peut débuter le travail qui mène au montage de lémission. Avant de franchir ce nouveau stade, les textes du documentaire de « Tire ta langue » doivent nécessairement être enregistrés. On sollicite des comédiens, qui lisent les textes, ou plus exactement, les jouent. Dans la cabine technique, séparée du studio où se trouve le comédien par une vitre rectangulaire, la chargée de réalisation et le producteur du documentaire guident lexercice du comédien. On pourra préférer quune lecture soit donnée de façon plus fluide, ou quun texte soit plus « joué ». La chargée de réalisation donne des indications de débit, de rythme, ou bien demande de radoucir la voix ; énoncer une devinette dans le cadre dun documentaire consacré à lénigme poétique demande de choisir un ton approprié au contexte mystérieux. Le comédien chuchote ou déclame, chante presque (écouter le « chant » étrange du comédien dans le premier module de « Poésie sur Parole » sur la cassette ci-jointe). La présence étonnante dun comédien ne peut que séduire loreille de lauditeur (cf. deuxième module de « Poésie sur Parole » consacré à la poésie japonaise contemporaine). Une fois les textes lus et enregistrés dans les versions satisfaisantes, on note leur minutage. Les comédiens qui jouent les textes des « Histoires » travaillent véritablement dans lesprit dune fiction. Preuve men a été donnée à loccasion de lémission intitulée « laffaire Papin ou la criminalité ancillaire ». Le studio dramatique est pourvu dun escalier aux marches en bois et en pierre, dune rambarde en aluminium, de portes et de fenêtres avec des volets. Une petite pièce permet de reconstituer le climat sonore de la rue. Un tas de feuilles en jonche le sol, tantôt pavé, tantôt recouvert de sable. Une pièce, encore plus exiguë, jouxte celle-ci. Il suffit dy frapper des mains pour se retrouver instantanément dans une cathédrale, ou du moins dans une église. Chaque détail a son importance dans la réussite de lillusion produite par la fiction. Ainsi, un bruit de feuille dans le micro suffit à justifier la reprise dune scène. On étudie chaque effet : lintensité dramatique dune scène sera accentuée, voire à son comble, si la personne marque de façon sonore son arrêt soudain dans les escaliers en raison de la découverte macabre des corps des surs Papin. Ce sont là une partie des ingrédients nécessaires à la réalisation dune fiction. Je découvrirai les autres au mois de juin, puisquil est prévu que je suive lélaboration dune dramatique à cette période.
Vient le moment où lon commence à organiser les idées et les informations dont on dispose. Le procédé est identique, aussi bien pour « Tire ta langue » que pour les « Histoires possibles et impossibles ». On établit le script des entretiens. La chargée de réalisation et le producteur réécoutent ensemble les entretiens dans une cellule de montage, souvent située dailleurs au Centre Technique. Cette pièce est équipée de magnétophones avec ciseaux, réglettes et bandes adhésives précoupées ce sont les « collants » bleus qui permettent dassembler les morceaux de bande les uns aux autres , dune platine laser, dun tourne-disque et dun téléphone. Écrire le script dun entretien consiste à segmenter le dialogue en unités de sens. Dès quune question de la productrice donne une nouvelle direction à léchange, ou bien lorsque lintervenant apporte une idée nouvelle, on délimite une micro-séquence. Sur le script, on inscrit les premiers et les derniers mots de cette unité de sens, ainsi que lidée directrice, afin de pouvoir identifier facilement cette séquence ultérieurement. Dans le même temps, on donne un coup de ciseaux dans la bande magnétique pour séparer la première unité de sens de la suivante. On resolidarise les deux morceaux de bande magnétique en insérant « un jaune », autrement dit une bande de papier jaune dune cinquantaine de centimètres, qui ne contient aucun son. On numérote au fur et à mesure chacune des plages denregistrement (les unités de sens) en indiquant leur durée. On en profite pour éliminer les passages dépourvus dun réel intérêt par rapport au sujet du documentaire. On peut parler de prémontage. À lissue de ce travail, lentretien avec Youssouf Tata Cissé et le script correspondant comprennent dix plages, dune durée de trente-huit secondes pour la plus courte, et de quatre minutes et vingt-deux secondes pour la plus longue. On se concentre ensuite sur la sélection et la manière dordonner celles des vingt-trois plages obtenues qui cernent le mieux le sujet. Lorganisation de ces plages consiste à hiérarchiser les idées ; le documentaire suit bien entendu une progression logique, ponctuée éventuellement de « micros ». Ce sont des commentaires que le producteur juge nécessaire dajouter afin de compléter ou de clarifier les propos des intervenants. Il peut sagir de quelques précisions à apporter sur un personnage cité par un intervenant, ou encore dun complément à caractère historique (écouter les interventions de la productrice au cours du documentaire consacré aux griots sur la cassette). Jai dailleurs apporté ma contribution à cette réflexion en émettant des suggestions. Le nombre et la durée des plages choisies doit respecter les contraintes de format : sur les trente-cinq minutes que dure le documentaire, lhabillage musical en occupera plusieurs. « Cest comme une bibliothèque le griot, ce sont des gardiens de lhistoire de lempire mandingue. » Pourquoi a-t-on choisi cette phrase de Djaba Koïta comme première plage de la matrice ? Cette réflexion imagée, cette comparaison synthétique plonge lauditeur dans le vif du sujet. Laccroche est efficace car elle pique la curiosité de lauditeur (on lespère en tout cas). Lorsque les plages choisies se succèdent et forment une nouvelle « galette » ou bande magnétique, on a achevé lélaboration de la matrice du documentaire : cest la bande que lon utilisera lors du mixage. Sur le script de la matrice figurent la nouvelle numérotation des plages ainsi réordonnées, leur durée, et des indications complémentaires telles que la mention dune « incrustation » à enregistrer au mixage : dans le documentaire, lintervenant est nommé juste avant quil parle, ou bien aussitôt après que celui-ci a prononcé ses premiers mots. Ensuite, la productrice et la chargée de réalisation réécoutent le documentaire. La première annonce au fur et à mesure des « jaunes » quel texte elle souhaite insérer. La seconde inscrit les références des textes et leur durée : elle établit le conducteur de son émission. Les jaunes signalent aussi les moments où il semble utile daérer lentretien. Un « jaune » correspondra donc soit à une lecture, soit à une musique. Robert Arnaut effectue ce même montage accompagné de lécriture du script du reportage, puis écrit le texte de lémission à lire et à jouer, avec des annotations didascaliques : « intérieur », « extérieur », « ambiance tribunal », « ambiance commissariat de police », « foule », « hibou », « réverbéré », ou ce simple mot : « musique ». Il appartiendra alors au chargé de trouver celle qui sadaptera le mieux à la scène. Dans la version écrite et préparatoire de lémission, les séquences de reportage, délimitées par les premiers et les derniers mots de lintervenant, jalonnent lhistoire de lexil du poète à Guernesey. Lorsque la chargée de réalisation possède la matrice du documentaire de « Tire ta langue » et la bande de lentretien mené par le producteur-coordinateur dans le dernier quart dheure de lémission, elle peut exécute le montage des bandes magnétiques. Il existe deux supports pour « monter » : le montage dit analogique concerne les bandes magnétiques que lon écoute sur les magnétophones. Cest le montage tel quon le pratiquait dans les années soixante. Jaborderai le montage audionumérique un peu plus loin. On distingue deux temps dans cette pratique : le montage conceptuel (on concentre son attention sur lordre des idées) et le montage « nettoyage », qui vise à fluidifier, à épurer le discours. Seule lexpérience permet de savoir à quel endroit précis donner un coup de ciseaux juste. Il sagit dune expérience auditive ; en aucun cas on ne peut se saider de la tête de lecture les vumètres peuvent à la rigueur servir de repères. On travaille « en 19 » : dix-neuf centimètres de bande représentent une seconde denregistrement. Au cours du montage conceptuel, on supprime les répétitions didées et de mots. On coupe, entre autres, toutes les impuretés sonores, les endroits où lexpression française et la syntaxe sont trop approximatives, les digressions qui font obstacle à lintelligibilité de la phrase et les hésitations : pendant que lintervenant cherche ses mots pour donner une suite à la question posée, lauditeur derrière son poste attend la réponse, et sil attend trop longtemps, il risque fort de tourner le bouton Un mot étrange qui survient dans la conversation va perturber lauditeur. Celui-ci, ne comprenant pas le terme prononcé, cherche néanmoins et finit par perdre le fil de lémission. La règle dor du montage, sil en est une, consiste à toujours réécouter le « collant » pour sassurer quil a été exécuté correctement. Il faut savoir que lon peut gagner une à deux minutes en nettoyant très méticuleusement la bande : on supprime les respirations, sans toutefois trop en ôter car inconsciemment lauditeur respire avec la parole quil entend ; si lon en supprime à lexcès, lauditeur perdra son souffle. Il arrive parfois quune coupe se révèle impossible à effectuer, quand par exemple lécrit distingue deux syllabes et que loral nen forme quune seule. Jai pu apprendre le montage, depuis les rudiments théoriques jusquà la pratique (France Inter). Jai exercé mon coup de ciseaux sur des chutes de reportages, en tâchant déviter les coupes droites qui produisent des « clocs » sonores, privilégiant la coupe biseautée très peu pentue , et osant des queues daronde. Cette dernière coupe en forme de queue dhirondelle « aronde » nest autre que le mot en ancien français correspond à un mixage mécanique. Cette coupe peut aussi corriger une attaque de phrase faible sur le plan sonore. Loin dune liste exhaustive, jai expérimenté notamment la coupe dans la lettre pour des lettres longues comme le [s], et jai pu repérer par moi-même les consonnes avant ou après lesquelles il est plus facile de couper : ce sont des consonnes franches telles que les occlusives [d] ou [k]. Jai aussi appris à conserver au fil du montage des fragments de bande contenant une respiration. On pourra les réutiliser quelques minutes plus loin de manière à redonner du souffle à lintervenant. De façon plus accessoire accessoire ? , le montage permet de se rendre compte à quel point la réussite du reportage et lexécution du montage varient selon les personnes interviewées. Quelquun qui possède un véritable pouvoir de narration et qui parvient à ménager le suspense suscitera et maintiendra plus efficacement lintérêt de lauditeur. Le montage analogique sera supplanté, dici une durée non encore exactement déterminée, par le montage audionumérique. Le chargé de réalisation dispose dun disque dur mobile sur lequel sont enregistrés les entretiens ou lectures. La molette remplace la paire de ciseaux, le disque dur la bande magnétique et lordinateur le magnétophone. Toutes les chutes du montage son conservées en mémoire sur le disque dur. On « monte » les enregistrements sur lécran, où sont reproduites deux fréquences (une pour chaque enceinte). Le gain de temps semble considérable, puisquen quelques clics, tout un bloc dun entretien peut être déplacé. On dépend toutefois beaucoup plus de la vue : le montage audionumérique appelle à saider de limage et des répétitions graphiques des mots qui apparaissent sur lécran.
Voici à présent une autre phase primordiale du travail du chargé de réalisation : celle de lhabillage musical de lémission. Les archives personnelles de Youssouf Tata Cissé introduisent des pauses dans le documentaire de « Tire ta langue ». Si lentretien est ininterrompu, lattention de lauditeur faiblit, et il risque de se désintéresser de lémission. Les respirations musicales sont indispensables. Au bout de deux minutes trente, ma expliqué un chargé de réalisation, si lon na pas piqué lattention de lauditeur avec suffisamment dart, il décroche. Il faut donc uvrer pour susciter lintérêt de lauditeur, et le maintenir. Ainsi, dans la sélection des musiques, on sattache à varier les instruments. Il revient au chargé de réalisation des « Histoires » de préciser les annotations du conducteur. Dès la première lecture du texte de lémission, il simprègne de la couleur de lémission. La « foule » se trouve-t-elle à lintérieur ou à lextérieur ? Cest la discothèque de Radio France, au quatrième étage dans la tour centrale de la Maison Ronde, qui fournit aux personnes en charge de la réalisation dune émission les musiques et bruitages nécessaires. Pour se procurer un document remontant à une date antérieure à septembre 1986, on consulte le fichier manuel. À partir de septembre 1986, la recherche informatique est menée en collaboration avec une discothéquaire. Un dialogue sengage en vue de définir de manière précise la nature des sons recherchés. La base de données fonctionne par mots-clés et lemploi correct des termes tient un rôle important : l« arrivée dun cheval au galop sur un terrain mou » suppose que lanimal ne se contente pas de passer, mais quil sarrête... Lordinateur fait figurer avec chaque référence de disque le(s) numéro(s) des plages adéquates. Jai moi-même procédé au fil des semaines à de nombreuses recherches discographiques en rassemblant un choix de musiques et bruitages. La qualité sonore des documents entre également en ligne de compte lors du choix des musiques. Le son dune archive de lINA jai eu loccasion den suggérer un extrait pour lintégrer à une émission ou dun disque vinyle, permet-elle de diffuser ce son à lantenne ? On peut choisir, pour couvrir une prise de son défectueuse au moment du reportage, de glisser une musique en continu derrière les paroles de lintervenant. De plus, maintenir en début démission un morceau musical en fond sonore durant quelques instants permet de conserver un climat. Il est malgré tout préférable de ne pas étendre cette pratique à lémission entière : un reportage à nu, sans aucun ajout sonore, repose loreille de lauditeur. Les musiques et les bruitages achèvent de créer le décor sonore si propre à solliciter limaginaire de lauditeur. Lhabillage musical sharmonise avec les paroles du « conteur » : une musique prolonge la coloration idyllique de quelques vers (cf. cassette « Le matin toute la nature vocalise [ ] ») ; une autre, plus dramatique, introduit la fureur de locéan lue par un comédien. La création de latmosphère sonore de l« Histoire possible et impossible » de Philipe Daudet appelle quelques remarques supplémentaires. Le son dune portière que lon ouvre et que lon ferme ne doit pas être trop léger en raison du caractère massif des voitures des années vingt. Les diverses chansons anarchistes disponibles à la discothèque de Radio France incluent des archives : il faut donc sattendre à rencontrer des musiques à la qualité sonore variable, comme je lévoquais quelques lignes plus haut. De plus, les chants se distinguent des chansons en ce quils comportent des choristes, ce qui rend le morceau musical plus vivant, et peut-être plus intéressant à exploiter pour créer un décor sonore. Si la minutie avec laquelle je memploie à décrire ces détails de réalisation peut paraître quelque peu excessive, elle semble pourtant nécessaire dans la mesure où elle illustre la précision du travail accompli au cours de la fabrication dun programme.
Lécriture du conducteur découle tout naturellement de la recherche musicale précédente. Chaque « bob » ou bande magnétique apparaît dans lordre de diffusion, accompagné des références des CD, du minutage des plages sélectionnées et de celles des textes lus par les comédiens. Dans « Tire ta langue » se succèdent le générique, le chapeau qui vise à capter toute lattention de lauditeur , une virgule musicale, la chronique, le documentaire, lentretien final et la « désannonce » où lon nomme toutes les personnes qui ont participé à la mise en ondes de lémission. Le conducteur de « Trans/formes » (cf. annexe 5 page IX) diffère quelque peu, sur le plan formel, dun conducteur dune émission enregistrée dans la mesure où « Trans/formes » est en direct. Les annotations référant aux disques y figurent toujours mais les indications des minutes constituent les repères principaux pour une émission en P.A.D (prête à diffuser), léquivalent de ces repères sont les numéros des magnétophones sur lesquels on place les bandes magnétiques dans la salle de mixage. Seule la durée des enregistrements est fixe. Une émission enregistrée peut toujours faire lobjet de coupes afin de réduire sa durée. *** « Le mixage est à la fois une mort et une renaissance. » Cest en ces termes quun producteur me soumettait sa définition de cet assemblage des éléments sonores recueillis au cours des étapes précédentes : les séquences de reportage, les musiques, les bruitages et les voix des comédiens. Deux techniciens interviennent dans cette phase finale : un chef-opérateur actionne les manettes de la console de mixage pour « lancer » chaque « bob », et un assistant-opérateur se charge du montage de la bande sur laquelle on enregistre le mixage, montage consécutif aux reprises qui auront lieu pendant le mixage. Le chargé de réalisation, le producteur et les comédiens relisent ensemble le conducteur en vue de régler quelques détails, lun indiquant à lautre que le comédien pourrait se rapproche du micro en lisant cette parole prophétique du faux messie Tzvi. Lorsque chacun a pris sa place, en studio ou en cabine, on pratique des essais de voix, le chargé de réalisation cale les CD à utiliser et inscrit sur le conducteur en face de chaque « bob » à lancer le numéro du magnétophone sur lequel lopérateur les place : le mixage va pouvoir débuter. Le mixage permet de maîtriser lintensité des sons, et de réparer certaines faiblesses du son original. Le conducteur de « Tire ta langue » portait ainsi une annotation concernant le niveau sonore de lattaque de laccroche du documentaire : le chef-opérateur atténue alors la faiblesse du premier mot de Djaba Koïta en jouant sur le niveau sonore de la musique sur laquelle il lance laccroche du documentaire. Les ambiances saisies par le preneur de son lors du reportage sont utilisées à ce stade de fabrication : on peut intercaler entre deux séquences de reportage quelques instants de ces ambiances. On parle de « raccord ». Le mixage, cerise sur le gâteau, marque laboutissement dune préparation méticuleuse. Divers procédés rendent possibles des variations de la mise en ondes dune émission. Une « remontée de musique » succède traditionnellement à la lecture dun texte ou à lintervention dun invité. On « casse » le générique immédiatement après laccroche (« Le poète en exil ») de manière à laisser place au décor sonore qui va transporter lauditeur au XIXème siècle (cf. cassette). La réverbération sonore peut servir les extraits de contes et de légendes : lécho met en relief léloignement temporel ; il confère éventuellement davantage de solennité au texte. Une transition musicale trop faible demande que lon recommence la portion de mixage défaillante. Mixer une seule séquence de quelques minutes peut nécessiter une vingtaine de minutes, ou plus, pour donner satisfaction à léquipe. Lémission est mixée ; le soulagement et la satisfaction se lisent sur les visages. Léquipe réécoute dans son intégralité luvre mixée pour sassurer de sa bonne mise en ondes et de labsence danomalies diverses (clocs, bruits étranges, longs silences, mauvais collants). Si lémission, au dernier mot prononcé, dépasse le format imparti, on coupe ce qui peut lêtre en fonction du nombre de minutes excédent. Des exigences identiques régissent le mixage audionumérique. On assemble le texte dun module de « Poésie sur Parole » avec la plage adéquate dun disque, cette plage ayant préalablement été enregistrée sur le disque dur ; les deux fréquences différentes, du texte et de lextrait musical, sont donc visibles à lécran. Une mélodie ouvre le module ; le texte survient, ni trop tôt, ni trop tard. Et lorsque le poète évoque Elvis Presley, la première musique se fond dans la suivante, une chanson du King. Tout lart du mixage réside dans ces subtiles transitions. Comment réagira lauditeur ? Une émission très musicale, comme l« Histoire possible et impossibles » consacrée à Grieg ne risque-t-elle pas de rebuter lauditeur de France Inter, qui nest pas forcément celui de France Musiques ?
Lécriture du conducteur découle tout naturellement de la recherche musicale précédente. Chaque « bob » ou bande magnétique apparaît dans lordre de diffusion, accompagné des références des CD, du minutage des plages sélectionnées et de celles des textes lus par les comédiens. Dans « Tire ta langue » se succèdent le générique, le chapeau qui vise à capter toute lattention de lauditeur , une virgule musicale, la chronique, le documentaire, lentretien final et la « désannonce » où lon nomme toutes les personnes qui ont participé à la mise en ondes de lémission. Le conducteur de « Trans/formes » (cf. annexe 5 page IX) diffère quelque peu, sur le plan formel, dun conducteur dune émission enregistrée dans la mesure où « Trans/formes » est en direct. Les annotations référant aux disques y figurent toujours mais les indications des minutes constituent les repères principaux pour une émission en P.A.D (prête à diffuser), léquivalent de ces repères sont les numéros des magnétophones sur lesquels on place les bandes magnétiques dans la salle de mixage. Seule la durée des enregistrements est fixe. Une émission enregistrée peut toujours faire lobjet de coupes afin de réduire sa durée.
« Le mixage est à la fois une mort et une renaissance. » Cest en ces termes quun producteur me soumettait sa définition de cet assemblage des éléments sonores recueillis au cours des étapes précédentes : les séquences de reportage, les musiques, les bruitages et les voix des comédiens. Deux techniciens interviennent dans cette phase finale : un chef-opérateur actionne les manettes de la console de mixage pour « lancer » chaque « bob », et un assistant-opérateur se charge du montage de la bande sur laquelle on enregistre le mixage, montage consécutif aux reprises qui auront lieu pendant le mixage. Le chargé de réalisation, le producteur et les comédiens relisent ensemble le conducteur en vue de régler quelques détails, lun indiquant à lautre que le comédien pourrait se rapproche du micro en lisant cette parole prophétique du faux messie Tzvi. Lorsque chacun a pris sa place, en studio ou en cabine, on pratique des essais de voix, le chargé de réalisation cale les CD à utiliser et inscrit sur le conducteur en face de chaque « bob » à lancer le numéro du magnétophone sur lequel lopérateur les place : le mixage va pouvoir débuter. Le mixage permet de maîtriser lintensité des sons, et de réparer certaines faiblesses du son original. Le conducteur de « Tire ta langue » portait ainsi une annotation concernant le niveau sonore de lattaque de laccroche du documentaire : le chef-opérateur atténue alors la faiblesse du premier mot de Djaba Koïta en jouant sur le niveau sonore de la musique sur laquelle il lance laccroche du documentaire. Les ambiances saisies par le preneur de son lors du reportage sont utilisées à ce stade de fabrication : on peut intercaler entre deux séquences de reportage quelques instants de ces ambiances. On parle de « raccord ». Le mixage, cerise sur le gâteau, marque laboutissement dune préparation méticuleuse. Divers procédés rendent possibles des variations de la mise en ondes dune émission. Une « remontée de musique » succède traditionnellement à la lecture dun texte ou à lintervention dun invité. On « casse » le générique immédiatement après laccroche (« Le poète en exil ») de manière à laisser place au décor sonore qui va transporter lauditeur au XIXème siècle (cf. cassette). La réverbération sonore peut servir les extraits de contes et de légendes : lécho met en relief léloignement temporel ; il confère éventuellement davantage de solennité au texte. Une transition musicale trop faible demande que lon recommence la portion de mixage défaillante. Mixer une seule séquence de quelques minutes peut nécessiter une vingtaine de minutes, ou plus, pour donner satisfaction à léquipe. Lémission est mixée ; le soulagement et la satisfaction se lisent sur les visages. Léquipe réécoute dans son intégralité luvre mixée pour sassurer de sa bonne mise en ondes et de labsence danomalies diverses (clocs, bruits étranges, longs silences, mauvais collants). Si lémission, au dernier mot prononcé, dépasse le format imparti, on coupe ce qui peut lêtre en fonction du nombre de minutes excédent. Des exigences identiques régissent le mixage audionumérique. On assemble le texte dun module de « Poésie sur Parole » avec la plage adéquate dun disque, cette plage ayant préalablement été enregistrée sur le disque dur ; les deux fréquences différentes, du texte et de lextrait musical, sont donc visibles à lécran. Une mélodie ouvre le module ; le texte survient, ni trop tôt, ni trop tard. Et lorsque le poète évoque Elvis Presley, la première musique se fond dans la suivante, une chanson du King. Tout lart du mixage réside dans ces subtiles transitions. Comment réagira lauditeur ? Une émission très musicale, comme l« Histoire possible et impossibles » consacrée à Grieg ne risque-t-elle pas de rebuter lauditeur de France Inter, qui nest pas forcément celui de France Musiques ?
Le chargé de réalisation écoute une dernière fois lémission afin de remplir les droits dauteurs grâce à un logiciel (cf. annexe 6 pages X à XIII). Le chargé de réalisation distingue les extraits musicaux selon quils sont découverts, ou en fond sonore derrière des paroles (« F.S. », colonne de droite sur lannexe). On indique pour chaque morceau musical, et pour chaque intervenant, le minutage correspondant. On différencie lindicatif du générique, la chronique, les musiques, lentretien, les lectures, les bandes originales de films (« B.O.F ») et le reportage. Lorsquun comédien a joué son rôle derrière le micro, il signe une feuille d« engagement et dattestation de présence », truchement indispensable pour recevoir son cachet. La prestation radiophonique dune personne conviée à un entretien, et qui vient de publier un ouvrage, est assimilée à une intervention à caractère publicitaire ; lauteur ne reçoit pas de cachet pour car celle-ci.
Sur la boîte qui contient lémission mixée, on appose deux autocollants : un rouge sur lequel des lettres blanches indiquent « Prêt à diffuser », et un blanc où doivent figurer le titre de lémission (« Tire ta langue »), le sous-titre (« la parole du griot »), le numéro de dossier de production, le numéro daffaire (unique pour chaque émission), la date denregistrement et la durée de la bande. On glisse dans cette même boîte deux exemplaires des droits dauteurs et une feuille à lintention de la speakerine indiquant : le numéro de série, la mention « avec annonce » qui signifie quil ne sera pas nécessaire pour la speakerine dannoncer le titre de lémission ; elle introduit puis désannonce dautres programmes, « Poésie sur Parole » par exemple , le minutage aux derniers mots prononcés, et la durée totale du générique de fin. Quand lauditeur aura écouté « Tire ta langue », la speakerine lui annoncera le sujet de la semaine suivante. La chargée de réalisation remet la bande à la pièce 1750, au Centre Technique, qui se chargera de la transmettre à la 2750, pour la diffuser.
Lheure de la diffusion sur lantenne est arrivée Il arrive parfois que lon senthousiasme pour un sujet et que le résultat final déçoive, mais en règle générale, cest la satisfaction qui domine. Les courriels des auditeurs, français et étrangers, en témoignent. Le plaisir apporté par lécoute de lémission récompense les efforts et le travail minutieux fournis. Les interrogations survenues pendant lélaboration de lémission jusquà son mixage, trouvent donc en partie des réponses. Le service de presse de Radio France diffuse des copies aux journalistes de la presse écrite. Dans son numéro du 20 décembre 2000, Télérama a attribué un « T noir » au documentaire étudiant la parole du griot et y a consacré un article. Reprenant plusieurs citations de lémission, la journaliste évoque aussi les extraits des chants de griots. Une émission de radio créée avec soin nourrit lauditeur, mais également les personnes qui ont contribué à son élaboration.