Bruno Deslot dans Théâtrorama le 6 avril 2009
« Un petit pachyderme avec un cur gros comme ça
Alors que la salle est plongée dans le noir, une voix singulière et spasmodique envahit l'espace et donne le " la " à une balade poétique dont l'intitulé annonce la dimension atypique du personnage dont il est question. La voix de Colette Magny, extraite de l'émission " Le Bon plaisir ", embrase la scène révélée au public par une faible lumière rouge incandescente qui dessine la silhouette mystérieuse de celle qui s'approprie avec une justesse étonnante, l'engagement déterminé de la grande Magny.
Odja Llorca apparaît, vêtue d'une robe rouge et perchée sur de hauts talons, pour donner naissance à un tour de chant dont la sensibilité et la poésie demeurent les maîtres-mots. A la fois sensuelle et fragile, elle s'engage avec force et conviction sur les chemins complexes des poèmes de Colette Magny. Accompagnée d'un pianiste complice, sa voix chaude et grave transcende les textes que la Magny interprétait dans les années 70, avec force et humanité, des mots qui lui étaient si chers et avec lesquels la chanteuse entretenait un désir forcené. De Rimbaud à Aragon, de Hugo à Rilke, Odja Llorca ouvre la malle merveilleuse, chargée de souvenirs d'une richesse toute exceptionnelle, d'une femme qui faisait chanson de tout bois.
Explorant des champs lexicaux portés par l'allégresse et un réalisme absolu, Odja Llorca apprivoise un univers haut en couleurs, bouleversant d'humanité et touchant de vérité. Aérien, Dominique Massa accompagne une voix déchirée par l'émotion, dans les abîmes d'une vie dévolue à la passion. La musicalité de son interprétation renforce un tour de chant qui gagne en puissance à mesure que la chanteuse égrène les mots qu'elle s'est appropriée avec une bouleversante sensibilité. La mise en scène que signe Claude Guerre, pratique une économie de moyens afin de restituer au mieux, toute la richesse du message que Colette Magny véhiculait de son vivant. Les honneurs sont rendus aux textes chantés et interprétés par l'entremise d'une mise en espace dans lesquels les mots transitent, libres et chargés d'une émotion enthousiasmante. Claude Guerre réalise un rêve, rendre hommage à la grande Magny qui chantait le blues, les luttes, l'amour
Un engagement sans concessionsColette Magny (1926-1997) cède à ses aspirations après quelques années de bons et loyaux services pour un organisme international. Auteur, compositeur et interprète, le personnage à la voix grave et au physique imposant incarne rapidement la singularité du chant engagé dans le paysage musical français des années 60. " Melocoton " lui fait connaître un succès populaire retentissant en 1963 et la Magny devient vite, bien malgré elle, la chef de file d'un certain blues à la française. Mais elle dérange par son franc-parler et sa propension à dénoncer les abus et les misères en abordant ses thèmes de prédilection que sont la révolution, le tiers-monde, les mouvements ouvriers, le racisme, l'écologie. Son rapport à la poésie est dense et malgré la censure, les quolibets et les critiques dont elle a été victime, Colette Magny est toujours restée fidèle à ses engagements.
Le petit pachyderme a un cur gros comme ça, et c'est une expérience salvatrice que d'assister à ce spectacle d'une grande qualité servi par une comédienne/chanteuse d'exception. »
Marie-José Sirach dans L'humanité du 6 avril 2009
« Colette Magny, la gueule ouverte
Création . À la Maison de la poésie, un spectacle en-chanté sur Colette Magny. Je suis un petit pachyderme de sexe féminin. Bouleversant.
Colette Magny est morte en 1997 dans un village du Tarn-et-Garonne niché sur un piton où ne poussent que des cailloux. Elle avait quitté Paris, sa ville natale, son 19e arrondissement de Paris et ses pavés qu'elle avait battus, le poing levé, les poches trouées, pour s'installer dans une petite maison sans prétention mais ouverte sur une nature indomptable. Indomptable comme elle, la Magny, grande papesse de la chanson, chanteuse de blues à vous filer des frissons, vocaliste qui avait le scat à fleur de peau, le swing coulant à torrents dans ses veines. Chanteuse organique, chanteuse terrienne, inclassable ici-bas sinon quelque part, dans la stratosphère, dans la planète free. Free comme les mélodies, les orchestrations et les mots des poètes qu'elle mettait en musique et chantait comme nulle autre.
La télé et Les radios l'ignoraient ?
Elle était Bessie Smith, elle était Brenda Wooton, elle était toutes ces chanteuses et bien plus encore, libre comme l'air, révoltée pour l'éternité, militante politique, engagée, enragée, défendant ses idéaux à la barbe et au nez des faiseurs de chansons. Grande gueule, les censeurs les plus zélés ne réussirent jamais à lui clouer le bec. La télé ne voulait pas d'elle ? Les radios l'ignoraient ? Qu'importe, elle chantait, partout, là où ses soeurs et ses frères de combat l'attendaient. Avec, pour tout bagage, ses chansons poèmes, ses poèmes révolution qu'elle brandissait comme une oriflamme. " Je soulève toutes les pierres pour voir qui est coincé dessous ", clame-t-elle dans ce morceau d'anthologie de 1 min 22 (impassable à la radio) qui ouvre l'un de ses derniers albums, Inédits 91. Elle y convoque tous les poètes qu'elle a mis en musique, Rilke, Hugo, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Machado. " Artiste témoin de notre temps ", elle ne se contentait pas de regarder le monde depuis la rive, elle plongeait dans le bouillonnement de la vie, dénonçant la guerre du Vietnam, le sort réservé aux Noirs américains, les injustices, toutes les guerres
À quoi peut bien ressembler un spectacle sur et d'après Colette Magny qui ne soit ni illustratif ni parodique ? Quelles chansons garder ? Quel parcours poétique proposer ? Quelle voix d'aujourd'hui pour donner à entendre ses mots ? Il faut être pas mal culotté et même un brin poète pour oser une telle aventure et garder le cap. Écrire un spectacle qui dessine par touches successives un portrait impressionniste de l'artiste. Redonner à entendre les poèmes musicaux et chantés quand l'ombre de Magny plane encore. Il fallait donc un metteur en scène et une artiste. Pas si facile à trouver par les temps qui courent. Ils se sont mis à trois pour relever le défi. Claude Guerre assume humblement et avec force le choix de ce parcours musical qui fait résonner une langue riche de dissonances. Deux artistes occupent le plateau, l'une chanteuse, magnifique Odja Llorca, l'autre pianiste, Dominique Massa, rompu aux onomatopées musicales de la ligne mélodique sans cesse fracturée ; dans cette simplicité qui restitue une oeuvre immense et intime, populaire et élitiste. Claude Guerre, metteur en scène et directeur de la Maison de la poésie, nous entraîne dans le sillage de cette artiste sans chichis ni fanfaronnade, juste avec ce qu'il faut de sobriété et d'impertinence.
mélopée universelle bouleversante
Odja Llorca, drapée dans une robe rouge sang, semble littéralement habitée par l'univers de Colette Magny. Elle restitue son grondement intérieur, son bouillonnement perpétuel sans une seule fois tomber dans la pâle imitation. C'est une re-création, un rêve éveillé où la jeune femme longiligne se glisse dans la peau de ce " petit pachyderme de sexe féminin " qu'était Colette. Avec la complicité du pianiste, gueule de loulou du cinéma des années trente qui tord les cordes de son instrument pour lui arracher des sons orageux. Alors on ferme les yeux et soudain la voix rouge et noire de Magny, son rire caverneux surgissent à l'improviste. Elle évoque ses déboires avec l'incontournable Melocoton. Soudain, une petite mélodie s'échappe du piano sur un air de fête foraine. Odja Llorca ouvre un livre et, doucement, lit, scande et chante cette mélopée universelle qui bouleverse l'assistance. Du grand art. »