L’un des privilèges de mes années lyonnaises fut d’avoir pour voisine, pendant de nombreux mois, une grue.

De fil en aiguille, ou plutôt de béton en banche, j’ai été amenée à lier connaissance avec le conducteur de cette grue.

Le vocabulaire technique

On ne soupçonne pas nécessairement la complexité d’une grue ; disons plus exactement qu’on ne se pose pas la question.

Il existe tout un vocabulaire spécifique à la grue. J’ai pu en apprendre un certain nombre de ces termes techniques.

Détrompez-vous, une grue peut être belle !

A priori, une grue n’est pas objet de toute beauté, sauf pour un grutier : ne nous voilons pas la face, Pascal aimait sa grue.

Pour les passants, ou les riverains qui subissent les désagréments d’un chantier, une grue n’est rien d’autre qu’un engin encombrant, laid ou insignifiant. Si toutefois vous apprenez à l’observer, jour après jour, vous serez récompensé par d'heureuses surprises.

Une grue en girouette (c’est-à-dire lorsqu’elle est mise à l’arrêt et s’oriente de façon à n’offrir qu’une surface minimale au vent) séduit les oiseaux voyageurs.
La grue en girouette.
D’abord, lorsque la luminosité est bonne et que le soleil l’embellit, la grue parade fièrement. Admirez sur cette photographie le contraste entre les deux couleurs complémentaires orange et bleu, chacune mettant en valeur l’autre :
Ensuite, on peut orner les grues de splendides parures :

des ballons de baudruche que Pascal a spontanément fixés à la moufle. Ils ne sont cependant restés accrochés que quelques heures :le chef de chantier, en charge de sérieuses responsabilités, n’aurait pas toléré plus longtemps cette distraction.

 

Par ailleurs, pendant les fêtes de fin d’année, les grutiers à l’âme décoratrice disposent des guirlandes lumineuses ; elles confèrent alors au quartier un esprit festif.

Enfin, la nuit toujours, vous repérez les grues de loin grâce aux lueurs qui signalent leur présence : rouge le plus souvent, vert parfois.

 

Moyens de communication pour grutier inventif

Toute une communication a pu s’établir entre Pascal et moi, d’une fenêtre d’immeuble à une cabine de grue, et ce d’autant plus aisément que les beaux jours furent nombreux et que j’aimais ouvrir la fenêtre avant d’entendre la rumeur de la ville.

Le plus élémentaire de ces moyens de communication était la manœuvre par laquelle Pascal orientait la flèche de la grue en direction de ma fenêtre. Il lui arrivait accessoirement de faire avancer la moufle au plus près de la fenêtre.

Les cordes vocales prirent le relais. Les chansons de Pascal, dont vous lirez une compilation plus loin, étaient audibles par l’ensemble des ouvriers du chantier, par les retraités en pension aux Hibiscus et par les autres étudiants penchés sur leurs travaux. Afin de varier les plaisirs, Pascal optez également pour l’option sifflement.

En conduite automobile, on parle d’appels de phare ; j’emploierai ici l’expression « appels de soleil » qui me paraît parfaitement appropriée pour évoquer un mode de communication très astucieux. Il suffisait à Pascal de manipuler la vitre latérale de sa cabine pour créer, grâce à la clémence du dieu Hélios, de vifs éclats de lumière sur ma fenêtre. Je pouvais alors pointer le bout de mon nez si j’étais présente, et si l’évolution phonétique de mots d’anciens français ne m’absorbait pas à l’excès ; nous nous saluions ainsi quotidiennement.
Ces contacts s’établissaient par fenêtres interposées et fonctionnaient tout aussi bien dans la rue, quand j’empruntais le cours Albert Thomas là où avait été montée la grue.

Le truchement qui m’a assurément le plus amusée fut l’usage de l’anémomètre. Ce petit appareil produit un son très reconnaissable, et déclenché dix fois de suite, il peut provoquer un fou rire pour qui sait le but de cette partition propre au BTP. Bien sûr, l’anémomètre s’est fait entendre pour des motifs professionnels, mais Pascal y a aussi eu recours pour manifester sa présence et établir le contact. Si j’étais dans la rue, c’était ce son – davantage que les chansons a capella – qui me parvenaient aux oreilles. Je levais les yeux et apercevais des mouvements au niveau de la cabine de la grue : c’était le salut du grutier.

Pascal, sans jamais se départir de son humour habituel, ne manquait pas de ressources pour alimenter sa panoplie de gesticulations. Celle qui a le plus durablement marquée ma mémoire est la posture suivante : au sommet de la grue (qui n’est pas sans évoquer une croix), Pascal se tient parfaitement droit, les bras tendus tel le Christ.

Admettez qu’il n’est pas fréquent de susciter autant de dérogations aux règles du travail sur un chantier !

Les dangers du métier

Voyez sur ce sujet ce document, page 52 (et suivantes).

Pascal avait déjà perdu des collègues par la faute de grutiers ayant choisi de prendre un repas trop arrosé avant de manœuvrer leur grue.

Évoquant ces pertes avec gravité, Pascal m’explique qu’à la différence d’autres conducteurs de grue, il se montre soucieux de ne pas mettre en péril la vie de ses collègues.

Si j’avais osé enfreindre le règlement du chantier, j’aurais eu la possibilité de grimper tout en haut de cette grue. Mais ce n’est pas comme s’élever dans les airs dans un ballon sécurisé pour les non-initiés. Aussi j’ai décliné l’invitation mais si je pouvais le retenter aujourd’hui, je ne dirais pas non !

Compilation des tubes en plein air du grutier : le top 3

N° 1 : « C’est ma prière… » (Mike Brant)

N° 2 : « Il est libre, Max… » (Hervé Cristiani), chanson tout à fait à l’image de Pascal, selon l’intéressé

N° 3 : Ma favorite, sur l’air de « Vive le vent d’hiver », est indiscutablement : « Vive le vent, vive le vent, vive le vendredi ! » (chantée exclusivement les veilles de week-ends).

La photo avant le départ

« C’est mon dernier jour » me déclara ce jour-là Pascal, tandis que je revenais de la boulangerie vers laquelle il se dirigeait : ils démontent lundi. Je voulus, en toute légitimité, immortaliser les derniers moments de cet épisode hors du commun.

Les tous derniers jours, la grue était d’ailleurs rarement nécessaire : Pascal mettait alors en marche son poste de radio et faisait la sieste là-haut, à l’abri des regards, sous la douceur du soleil printanier.

Se reconvertissant en « femme de ménage » (dixit depuis l’immeuble construit, avec les mains en porte-voix), Pascal a posé, après sa dose d’humour quotidienne (chevaucher son balai comme seules les sorcières savent le faire…). L'apercevez-vous au troisième étage au centre de la photo ?

 

 

Assassinat de ma grue

Le 7 février 2000, tel un bateau chavirant en pleine mer, la grue disparaît peu à peu derrière l’un des immeubles nouvellement construits.

Admirez ci-contre l'aboutissement de ces mois de travaux.

Mais Pascal ne s’en est pas plus ému, car il aime changer de chantier. Celui-ci en particulier lui a causé quelques soucis et nos échanges auront contribué à l’aider à les affronter. Il s’en est allé ensuite du côté de la Part-Dieu, tout près du tramway alors en construction. Puis il est reparti pour d’autres aventures à Anse (69).

Après le BTP, les petits hommes verts

Heureusement, les paysagistes prirent le relais...

 

 

 

Épilogue

Depuis cette cohabitation peu commune, je ne vois plus une grue comme avant, avec indifférence. Désormais, mes yeux peuvent s’attarder sur elle, je ne la vois pas seulement, je la regarde. Enfin derrière chaque grue se cache un grutier ; n’oublions pas ces personnages de l’ombre.

Avant de quitter définitivement le chantier, Pascal aura su trouver le mot de la fin : « On aura bien rigolé ! »