SALON DE LECTURE

 

La péripétie téléphonique

Les supports sur lesquels figurent les numéros de téléphone comptent eux-aussi dans l’esthétique de la péripétie. Et parmi les supports qui préparent à la péripétie, il y a d’abord, et de toute évidence, les annuaires et les Bottins. Ces sources généreuses de renseignements ne livrent cependant pas tous les secrets des noms qu’elles renferment. Le narrateur ne pourra que constater l’absence d’un numéro ou d’un patronyme. À lui de recourir à d’autres truchements. La retranscription scrupuleuse par Guy Roland d’indications téléphoniques, ainsi que leur disparition graduelle, les érige au statut d’indices précieux (Rue des Boutiques Obscures page 74-75).

Le chapitre qui suit cette prise de notes s’ouvre sur la rencontre avec M. Howard. Un nouveau pas est franchi avec l’appel téléphonique — elliptique dans le récit — de Guy Roland à Claude Howard de Luz. Les signes typographiques symbolisant une croix de guerre et la possession d’un voilier garantissent l’authenticité des pièces accumulées par le narrateur au fil de ses recherches (Rue des Boutiques Obscures page 74-75). Une liste exhaustive de numéros de téléphone produit le même effet de concrétude […].

Deux indications sont livrées de façon abrupte : le chapitre XIV contient moins de deux lignes : « Mansoure. Jean-Michel. 1, rue Gabrielle, XVIIIe. CLI 72-01. » (Rue des Boutiques Obscures page 136). On présume que le narrateur a ici extrait cette information d’un annuaire, mais là, au chapitre XLI, d’un Bottin : « AUTeuil 54-73 : G A R A G E D E L A C O M È T E — 5, rue Foucault. Paris 16e. » (Rue des Boutiques Obscures page 239) Dans le premier cas, il rencontre le propriétaire de CLI 72-01 ; dans le second, il se rend sur les lieux. Le dépouillement dans ces deux cas semble assimiler ces relevés à des pièces autonomes. Chacune de ces coordonnées constitue un chapitre car elles suffisent à diriger et à orienter Guy Roland. Elles constituent le matériau romanesque pur. C.M. Hutte, qui considère les Bottins comme un outil de travail inestimable, contribue à guider le narrateur par la correspondance. Dans un petit mot expédié de Nice, Hutte conseille à Guy Roland de s’adresser à un certain Bernardy, Mac Mahon 00-08. Au recto de la carte postale : « la promenade des Anglais, et c’est l’été » (Rue des Boutiques Obscures page 51). Ce décor connote un temps paisible, celui des vacances. Pourtant, cette quiétude n’est qu’apparence : « Nice est une ville de revenants et de spectres », écrit Hutte (Rue des Boutiques Obscures page 51). En mentionnant Mac Mahon 00-08 après ces quelques mots lugubres, Hutte associe inévitablement le téléphone à une atmosphère inquiétante. Les coordonnées téléphoniques épaississent le flou qui entoure les personnages à la recherche desquels se lance le narrateur. Dans un envoi à la teinte officielle — « objet : DE WRÉDÉ, Oleg. » — Bernardy écrit : « [l]e numéro de téléphone AUTeuil 54-73 n’est plus attribué depuis 1952 » (Rue des Boutiques Obscures page 156).

La récurrence de la « carte rouge, au format un peu plus grand que celui d’une carte de visite » (Quartier Perdu page 26), remise par le concierge de l’hôtel Lotti au narrateur, lui offre une piste. Les caractères noirs indiquent :

Hayward.

Société Location automobiles de luxe — auto grande remise avec chauffeur.

Itinéraires touristiques. Paris By Night.

2, avenue Rodin (XVIe). TRO. 46-26 (Quartier Perdu page 26)

En relisant la carte, une vague réminiscence effleure Jean Dekker : « Hayward m’évoquait quelque chose. Mais oui. Hayward… » (Quartier Perdu page 30). La carte apparaît, constamment par le truchement du concierge, une troisième fois — Jean Dekker constate que « [o]ui, le nom d’Hayward y [est] toujours inscrit en lettres noires. Hayward. » (Quartier Perdu page 46) — puis une quatrième fois où il dit au concierge : « – Il me semble que j’ai connu un Hayward, il y a longtemps… » (Quartier Perdu page 155). Dans sa chambre, Jean Dekker le confirme : « c’était bien leur ancienne adresse. J’ai composé le numéro. » (Quartier Perdu page 156). Cette carte postale déclenche un bond dans le récit. Jean Dekker retrouve la trace de Philippe Hayward, qu’il avait connu vingt années auparavant. Au téléphone, il réserve une voiture pour le soir même. Rue Jean-Goujon, Jean Dekker fait arrêter l’américaine devant l’entrée d’un immeuble. Celui où habitait Carmen Blin. Hayward poursuit alors la conversation sur le thème du passé : « – Nous avons dû nous rencontrer ici, il y a très longtemps… chez une Mme Blin, n’est-ce pas ? » (Quartier Perdu page 161). Dans la suite de cette promenade nocturne, le narrateur apprend la mort de Carmen Blin, survenue cinq ans plus tôt. Cette carte rouge déclenche une péripétie particulière, car « [i]l suffit que [Jean Dekker] […] regarde Hayward conduire, ses mains sur le volant, son cou et sa nuque raides et qu[’il] […] sente l’odeur d’Acqua di Selva, pour [se] […] rappeler tous les détails de cette nuit d’il y a vingt ans » (Quartier Perdu page 163). Les pages suivantes retracent cette fameuse nuit. Cette carte rouge est d’abord un support anonyme. Le concierge de l’hôtel Lotti semble la remettre à chacun de ses clients seuls. Ce morceau de papier que tient dans ses mains de façon récurrente le narrateur, fait du numéro de téléphone un objet presque palpable. Et paradoxalement, c’est peut-être justement cet effet d’implication concrète qui rend les coordonnées téléphoniques plus énigmatiques encore. Ces supports hétéroclites et inattendus — outre les enveloppes bleues — comptent comme autant d’indices au cours d’une enquête. Plutôt qu’un carnet d’adresses réunissant tous les numéros nécessaires à sa quête du passé, Modiano rassemble des fragments épars de « l’époque de Carmen » (Quartier Perdu page 157). « Couverture verte, bords usés, spirales, triangle dans le coin gauche, au sommet duquel était écrit “ Clairefontaine ” » (Quartier Perdu page 28) : ce cahier qui contient « des adresses, des numéros de téléphone, quelquefois des rendez-vous » est « l’un des seuls vestiges de [l]a vie antérieure à Paris » de Jean Dekker. En le désignant sous l’appellation « simple cahier d’écolier », Modiano fait référence à l’enfance. Cette époque serait-elle une sorte de paradis perdu, lorsque le narrateur ne se dissimulait pas sous « cette carapace épaisse d’écrivain anglais » (Quartier Perdu page 29) ? Un autre effet personnel qui porte l’empreinte du temps… le « vieil agenda relié de cuir bleu » de Rocroy.

Des supports suggèrent quant à eux la précipitation, et la fugacité des scènes où le numéro de téléphone a été inscrit. Lorsque Carmen Blin s’apprête à quitter le chalet en confiant ses bagages à Jean Dekker, elle note ses cordonnées avec un crayon sur « un bout de papier » qu’elle demande au chauffeur de taxi. Dès que le véhicule est hors de visibilité, le narrateur, « comme [il avait] l’impression de rêver, [a] déplié le papier où il était écrit, noir sur blanc : “ Carmen Blin. 42 bis, Cours Albert-Ier. Trocadéro 15-28. ” » (Quartier Perdu page 97). Sur le quai de la gare de Saint-Raphaël, Rigaud donne son numéro à Jean B. : « il a arraché la page de garde du livre de la Série Noire [qu’il vient d’acheter] et il y a écrit son nom et le numéro de téléphone. Puis il a plié la page et me l’a donnée. » (Voyage de Noces page 45). Ce support improvisé est à l’image de la circonstance où le numéro est échangé. Le roman policier satisfait à l’urgence de l’action, et son genre s’apparente à la nature du récit de ce voyage de noces : le narrateur enquête sur un passé mystérieux où le meurtre n’est pas absent… La correspondance support-situation accentue le rapport téléphone-péripétie. On utilise le premier papier à portée de main pour inscrire quelques signes ; ultérieurement, cette page de garde rappellera cette courte scène. Le support téléphonique raconte une histoire.

D’autres supports font figure de reliques. Dans la boîte à biscuits qui lui échoit, Guy Roland ouvre une enveloppe blanche au milieu de laquelle est collé un trèfle à quatre feuilles. Au dos d’une des « quatre petites photographies de la taille de celles qu’on nomme “ Photomatons ” », qui représente une jeune femme aux cheveux clairs, le narrateur lit ceci : « P E D R O : ANJou 15-28. » (Rue des Boutiques Obscures page 101). Le système d’emboîtement des pièces et objets soutient l’intérêt du lecteur, et ce jeu de pistes relance le fil narratif ; on peut lire :

Je recevais de rares personnes qui me demandaient de leur délivrer des visas. Cela m’est revenu, brusquement, en fouillant la boîte de biscuits que m’avait donnée le jardinier Valbreuse et en examinant le passeport de la république Dominicaine et les photos d’identité. (Rue des Boutiques Obscures page 166)

Le photomaton, un instantané du passé, fait partie de ces indices menant à une péripétie qui ont un contact avec une saisie brève de l’instant du passé. « P E D R O : 15-28 » est inscrit au dos d’une photo, c’est une note à caractère personnel. Que Jean Dekker consulte un agenda qui ne lui a pas appartenu (Quartier Perdu page 124) ou bien que Guy Roland prenne connaissance d’une correspondance qui ne lui est pas destinée, le narrateur s’immisce dans le domaine privé d’autrui. Le téléphone, par principe, ne conduit-il pas à cette intrusion ?