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Entreprise
et chômage en mono
Voilà
quelques minutes que je suis entrée en cellule. Je finis
de préparer mon nécessaire à montage tout en
tendant l'oreille vers les bribes provenant de la cellule voisine.
Il est question du Christ et de Dieu.
C'est le début
de soirée, en un froid soir d'hiver. Pourquoi occuper une
cellule à une heure pareille ? Parce que pour quelques jours
encore, je travaille du matin au soir au M.E.N.
Et d'ailleurs,
pourquoi s'exercer au montage analogique ? En vue de mener à
bien la mission que l'on m'a confiée à la rédaction
de France Culture pour la fin du mois de décembre 2004. Le
temps presse donc pour être opérationnelle. C'est la
raison pour laquelle je n'hésite pas à cumuler mes
activités ministérielle et radiophonique.
Monter - une
bande magnétique, en l'occurrence - consiste à rendre
propre l'enregistrement, le débarrasser de ses scories. Pour
plus de détails, rendez-vous ici.
Il existait, à une certaine époque, des bandes destinées
tout spécialement aux jeunes personnes qui se lançaient
dans l'apprentissage du montage. J'ai pu en récupérer
une copie. La voix enregistrée du professeur à l'apprenti
face à sa bande ne manque d'exaspérer, quand, affectant
le naturel, le locuteur reprend, insidieusement ,à plusieurs
reprises le même mot, la même expression ou, en cours
de route, la même phrase. Après les entraînements
sur le texte, place à la musique. Monter dans des accords
musicaux, l'exercice suprême ! En guise d'introduction, on
annonce " une chanteuse très à la mode qui s'appelle
Diane Dufresne ". Forcément, ça date
Le
répertoire de cette canadienne me transportant à une
époque que je ne crois pas avoir connue, je me décide
à installer la première des deux bandes magnétiques
que l'on m'a prêtées quelques jours plus tôt.
Ce sont des bandes dont je ne dirai rien d'autre que ceci : leur
propriétaire y est profondément attaché. Quand
j'ai appris le motif de cette charge affective, j'ai d'abord refusé
de me les voir confier. Mais le pacte était clair. J'avais
l'autorisation de couper, mais seulement les respirations, sans
ôter du contenu - c'est de cette façon qu'on apprend
à monter : en retirant les silences, les bruits de bouche...
Me voici désormais
avec une lourde responsabilité : prendre le plus grand soin
de ces bandes datant de 1984 et dont le sujet était : " Entreprise
et chômage ". J'enclenche le bouton " play ".
J'écoute, d'une part avec la plus grande attention (pour
guetter le collant du siècle), d'autre part avec un sentiment
de religiosité, suscité par la valeur sentimentale
de cette bande qui défile. La dernière fois que j'ai
ressenti ce respect silencieux face à un objet, c'était
le 21 avril 2005, lorsque l'on m'a offert cinq anciens tickets de
métro, quatre de Paris et un de Londres...
Soudain, de
l'autre côté de la cloison, une femme tonne : "
Ah ! Put
de merde, bon dieu ! ". Quel souci motive ce
courroux ? Un collant qui s'entend ? (entendez : deux bouts de bande
collés l'un à l'autre mais de façon non satisfaisante
pour l'oreille) Un outil défectueux ?
Recueillement
versus langue châtiée. Chaque cellule occupée
raconte une nouvelle histoire, celle des locataires qui s'y succèdent.
On en retrouve des traces dans la poubelle à papier, quand
on s'apprête à y jeter les chutes du montage. Mais
c'est une autre histoire
Je poursuis
mon écoute, sans me résoudre à donner un coup
de ciseaux dans les respirations de ces hommes au début de
leur carrière politique. Dans ce débat, on mentionne
le cas de la RFA - tiens, j'aurais presque oublié que ce
mot avait été d'usage, au même titre que l'URSS,
initiales sur lesquelles notre regard s'arrête avec un brin
de surprise, au hasard des livres redécouverts au fond d'une
armoire.
" Cette
modernisation dont on a beaucoup entendu parlé et qui revient
un peu comme une tarte à la crème
" Et
cette tarte à la crème - ce prosaïsme d'alors
rappelle les raffarinades d'aujourd'hui ! - n'en finit pas d'exister.
N'en est-il pas éternellement question, de 1984 à
nos années 2000 ? Quand Dominique Strauss-Kahn prône
la modernisation, Alain Lipietz lui répond que " sans
un minimum de croissance, on ne pourra pas faire la modernisation
". Un autre intervenant déclare que " la modernisation
servira plus à une réduction du temps de travail plus
qu'à la croissance du pouvoir d'achat en marchandises ".
Les 35 heures, déjà !
On déplore
la faible croissance de la France : seulement 4 % ! On dresse un
portrait affreusement sombre de la situation d'alors (qui n'est
pas hélas sans rappeler la situation actuelle) : le pouvoir
d'achat en France, par rapport aux autres pays, est en baisse ;
" tout [le reste] augmente " dit-on : le prix du téléphone,
de l'électricité
La barre des 2,5 millions de
chômeurs sera bientôt atteinte alors que faire ?
On préconise la suppression de l'impôt sur les bénéfices.
La France, diagnostique-t-on, est un pays malade des produits pétroliers,
de paperasserie, de médiocratie !
De Jean-Louis
Borloo à Dominique Strauss-Kahn, l'essentiel du personnel
politique semble immuable depuis vingt ans !
J'éprouve
le sentiment de détenir au bout des oreilles un trésor...
économique. J'écoute ces déclarations avec
un recul amusé. Ces voix aux timbres frais débattent
sans avoir idée de l'avenir, le leur et celui de l'économie
française et mondiale.
J'ai été
touchée par les tout derniers mots de l'émission,
où J.Y. fait part à ses auditeurs de " la révélation
[via le courrier reçu] d'amitiés inconnues là
où on croyait qu'était la solitude ". C'est une
petite perle que j'ai accueillie en mon cur pour moi seule,
un soir d'hiver, dans une cellule avec vue sur le ventre nocturne
de la maison de la radio.
Je quitte la
radio assez tard. Je rentre à pied car il n'y a plus de bus
à cette heure-ci, avec en tête le souvenir d'une soirée
tout à fait hors-norme : un cours d'économie, avec
des données de 1984, sur bande magnétique, écouté
seule dans une cellule, jusqu'à une heure tardive, dans une
maison de la radio presque déserte
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