A la radio, une cellule est une petite pièce dans laquelle on peut écouter, monter et mixer des enregistrements. Toutes les cellules ne sont pas équipées pour travailler en numérique.

Durant les dernières semaines de 2004, je me suis régulièrement enfermée dans l'une des cellules du 8e étage de la maison de la radio pour poursuivre mon entraînement au montage analogique. Il me restait quelques bandes récupérées à l'époque de mon long stage, mais il était nécessaire de renouveler mon stock, comme vous allez le lire plus loin.

Voici sans plus tarder le récit de mes séances d'exercice au montage analogique...

 

Entreprise et chômage en mono

 

Voilà quelques minutes que je suis entrée en cellule. Je finis de préparer mon nécessaire à montage tout en tendant l'oreille vers les bribes provenant de la cellule voisine. Il est question du Christ et de Dieu.

C'est le début de soirée, en un froid soir d'hiver. Pourquoi occuper une cellule à une heure pareille ? Parce que pour quelques jours encore, je travaille du matin au soir au M.E.N.

Et d'ailleurs, pourquoi s'exercer au montage analogique ? En vue de mener à bien la mission que l'on m'a confiée à la rédaction de France Culture pour la fin du mois de décembre 2004. Le temps presse donc pour être opérationnelle. C'est la raison pour laquelle je n'hésite pas à cumuler mes activités ministérielle et radiophonique.

Monter - une bande magnétique, en l'occurrence - consiste à rendre propre l'enregistrement, le débarrasser de ses scories. Pour plus de détails, rendez-vous ici. Il existait, à une certaine époque, des bandes destinées tout spécialement aux jeunes personnes qui se lançaient dans l'apprentissage du montage. J'ai pu en récupérer une copie. La voix enregistrée du professeur à l'apprenti face à sa bande ne manque d'exaspérer, quand, affectant le naturel, le locuteur reprend, insidieusement ,à plusieurs reprises le même mot, la même expression ou, en cours de route, la même phrase. Après les entraînements sur le texte, place à la musique. Monter dans des accords musicaux, l'exercice suprême ! En guise d'introduction, on annonce " une chanteuse très à la mode qui s'appelle Diane Dufresne ". Forcément, ça date… Le répertoire de cette canadienne me transportant à une époque que je ne crois pas avoir connue, je me décide à installer la première des deux bandes magnétiques que l'on m'a prêtées quelques jours plus tôt. Ce sont des bandes dont je ne dirai rien d'autre que ceci : leur propriétaire y est profondément attaché. Quand j'ai appris le motif de cette charge affective, j'ai d'abord refusé de me les voir confier. Mais le pacte était clair. J'avais l'autorisation de couper, mais seulement les respirations, sans ôter du contenu - c'est de cette façon qu'on apprend à monter : en retirant les silences, les bruits de bouche...

Me voici désormais avec une lourde responsabilité : prendre le plus grand soin de ces bandes datant de 1984 et dont le sujet était : " Entreprise et chômage ". J'enclenche le bouton " play ". J'écoute, d'une part avec la plus grande attention (pour guetter le collant du siècle), d'autre part avec un sentiment de religiosité, suscité par la valeur sentimentale de cette bande qui défile. La dernière fois que j'ai ressenti ce respect silencieux face à un objet, c'était le 21 avril 2005, lorsque l'on m'a offert cinq anciens tickets de métro, quatre de Paris et un de Londres...

Soudain, de l'autre côté de la cloison, une femme tonne : " Ah ! Put… de merde, bon dieu ! ". Quel souci motive ce courroux ? Un collant qui s'entend ? (entendez : deux bouts de bande collés l'un à l'autre mais de façon non satisfaisante pour l'oreille) Un outil défectueux ?

Recueillement versus langue châtiée. Chaque cellule occupée raconte une nouvelle histoire, celle des locataires qui s'y succèdent. On en retrouve des traces dans la poubelle à papier, quand on s'apprête à y jeter les chutes du montage. Mais c'est une autre histoire…

Je poursuis mon écoute, sans me résoudre à donner un coup de ciseaux dans les respirations de ces hommes au début de leur carrière politique. Dans ce débat, on mentionne le cas de la RFA - tiens, j'aurais presque oublié que ce mot avait été d'usage, au même titre que l'URSS, initiales sur lesquelles notre regard s'arrête avec un brin de surprise, au hasard des livres redécouverts au fond d'une armoire.

" Cette modernisation dont on a beaucoup entendu parlé et qui revient un peu comme une tarte à la crème… " Et cette tarte à la crème - ce prosaïsme d'alors rappelle les raffarinades d'aujourd'hui ! - n'en finit pas d'exister. N'en est-il pas éternellement question, de 1984 à nos années 2000 ? Quand Dominique Strauss-Kahn prône la modernisation, Alain Lipietz lui répond que " sans un minimum de croissance, on ne pourra pas faire la modernisation ". Un autre intervenant déclare que " la modernisation servira plus à une réduction du temps de travail plus qu'à la croissance du pouvoir d'achat en marchandises ". Les 35 heures, déjà !

On déplore la faible croissance de la France : seulement 4 % ! On dresse un portrait affreusement sombre de la situation d'alors (qui n'est pas hélas sans rappeler la situation actuelle) : le pouvoir d'achat en France, par rapport aux autres pays, est en baisse ; " tout [le reste] augmente " dit-on : le prix du téléphone, de l'électricité… La barre des 2,5 millions de chômeurs sera bientôt atteinte alors que faire ?… On préconise la suppression de l'impôt sur les bénéfices. La France, diagnostique-t-on, est un pays malade des produits pétroliers, de paperasserie, de médiocratie !

De Jean-Louis Borloo à Dominique Strauss-Kahn, l'essentiel du personnel politique semble immuable depuis vingt ans !

J'éprouve le sentiment de détenir au bout des oreilles un trésor... économique. J'écoute ces déclarations avec un recul amusé. Ces voix aux timbres frais débattent sans avoir idée de l'avenir, le leur et celui de l'économie française et mondiale.

J'ai été touchée par les tout derniers mots de l'émission, où J.Y. fait part à ses auditeurs de " la révélation [via le courrier reçu] d'amitiés inconnues là où on croyait qu'était la solitude ". C'est une petite perle que j'ai accueillie en mon cœur pour moi seule, un soir d'hiver, dans une cellule avec vue sur le ventre nocturne de la maison de la radio.

Je quitte la radio assez tard. Je rentre à pied car il n'y a plus de bus à cette heure-ci, avec en tête le souvenir d'une soirée tout à fait hors-norme : un cours d'économie, avec des données de 1984, sur bande magnétique, écouté seule dans une cellule, jusqu'à une heure tardive, dans une maison de la radio presque déserte…

 

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