BRIC-À-BRAC

 


par G.

Regarde ce type
Quart de type
Quart de slip
Regarde ce lip
Garde Lipp
Un cœur de lip
Une caresse-type

"Vous m'enverrez une carte de slip !"… C'est ainsi que son chef avait quitté Benoît, quatre semaines auparavant, alors que celui-ci s'apprêtait à partir en congé d'été. Benoît s'en souvenait bien. Il venait de regagner son bureau après avoir déambulé une heure durant, au 58e étage de la Tour du Parfum d'automne de la Technopole de Gonesse-en-Mureaux, pour saluer ses collègues qui restaient. Il avait encore le sourire aux lèvrex, les cernes saillantes, presque la main tendue. Benoît s'en souvenait bien. Il avait à peine bouclé sa serviette et jeté un œil inquisiteur dans les 4 m² de la petite cellule qui constituait son territoire professionnel, que des bruits de pas sûrs, décidés, avaient détourné son regard. Un instant, il fut confronté à la vision d'une tête chauve, dans la continuité de laquelle se dressait un dos en mouvement, à la droite duquel une main blanche et puissante s'élevait en position du salut pressé. Puis une voix, floue : "Bonnes vacances Benoît, vous m'enverrez une carte de Slip !". Benoît s'en souvenait bien. Son étonnement n'était pas venu tout de suite. Salarié depuis peu dans cette grosse entreprise de laquelle il espérait gravir les échelons, un à un, il n'avait pu discuter directement avec son chef qu'à une occasion, deux jours auparavant, pour un entretien dont il n'avait rien retenu. Ce n'est qu'une fois monté dans sa voiture blanche, la serviette bien bouclée cette fois et posée à côté de lui, qu'il avait pris conscience des mots entendus. Une carte de slip. Il avait bien vu, sur les murs de la cafétéria, percées par des punaises, ces images de cocotiers ou de bords de mer bondés qu'avaient envoyé des collègues plus ambitieux ou plus seuls que lui. Mais ces images étaient banales, presque indescriptibles, adressées à tout le monde. Son patron lui, lui avait demandé de lui envoyer une carte de slip. Benoît s'en souvenait bien. Qu'avait-il voulu dire ? Un slip dans une lettre ? Mais pourquoi le directeur général d'une entreprise de sous-traitance en fabrication d'aluminium voudrait-il cela, et pourquoi lui ? Rentré chez lui, il avait téléphoné à son ami Simon avec qui il devait partir le lendemain pour la Thaïlande. Simon avait une idée, une opinion sur tout, toujours. Cette fois ci encore.
- Une carte de slip ?
- Oui… Je crois que c'est ce qu'il m'a dit…
- Ben écoute mon vieux… ça me semble évident…ton patron veut que tu lui envoies une carte postale avec des photos de jolies filles… tu sais… du genre… "Ici le paysage est merveilleux"…ou "les fonds marins sont sublimes"…
- Tu crois…
- Oui… c'est pas d'un très bon goût, mais au moins ça prouve que ton patron t'as à la bonne et qu'il est pas trop coincé…
- Mais oui… t'as raison, une carte de slip, c'est évident….
- Je vois rien d'autre…
- Evident…
Il s'était rappelé alors, au téléphone, du calendrier qui était accroché dans le bureau de son patron : des photos d'équipes de foot. Il s'était remémoré la couleur des cravates que celui-ci portait le vendredi : jaunes avec des personnages de Tex Avery. Benoît avait été rassuré, heureux même de la marque d'attention qu'il avait reçue. Son chef l'aimait bien - ah oui et ce petit regard complice trois semaines auparavant lorsqu'ils s'étaient croisés devant les pissotières du 57eétage - et il n'allait pas le décevoir.
Benoît s'en souvenait bien. Il se souvenait de la difficulté qu'il avait eu à trouver, en Thaïlande, des cartes sur lesquelles il y aurait à la fois la photo qu'il faudrait, et une petite phrase en français. C'est à Tchi Zutao qu'il avait trouvé son bonheur : "Ici, on ne chôme pas". Un clin d'oeil au travail, un humour qui lui avait paru presque léger sur le moment. Il avait imaginé en l'achetant, le plaisir qu'il aurait, à son retour, à voir sa carte s'aligner derrière celles déjà accrochées le long de la cafétéria, une parmi d'autre, mais si différente, le marque de la préférence.
Maintenant, il regardait sa peau brunie dans le miroir de l'ascenseur qui montait lentement la Tour du Parfum d'automne. 25e étage. Une perle de sueur commençait à couler le long de sa tempe droite. Benoît avait un doute. 28e étage. Une équipe de foot… 29e… ou des reproductions de Gustave Klimt… 32e... de quelle couleur déjà les cravates… 39e… n'était-ce pas plutôt son adjoint…. 42e… il était là depuis si peu de temps…. 46e… un regard complice… 48e… Benoît avait un doute. L'entretien qu'il avait eu avec son chef. Deux jours auparavant. Ils avaient parlé d'un associé possible pour le Dossier "Aluminium 2010" avec le Pérou. Le gars avait traité avec Benoît. Directement. 56e. Une légère sonnerie. La porte s'ouvrit silencieusement, comme à son habitude. "Bonnes vacances Benoît, vous m'enverrez une carte de ce type".