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Quelqu'un
lui en fait la remarque. Avec sa logique tout aussi imparable,
l'homme grisonnant nous informe qu'il va répéter
ensuite toutes ces informations à son collègue.
Le gain de temps n'est pas son fort, à cet homme grisonnant.
Pour votre information, voici les conseils qu'il a donnés
afin d'éviter un hypothétique embouteillage dans
le centre de Bourg-en-Bresse :
- peu après la sortie de l'autoroute, guetter « le
Courtepaille et le Formule 1 »
- une fois repérés, mettre en marche les « feux
de détresse »
- « couper la ligne blanche et tourner à gauche »
C'est seulement
après que notre homme grisonnant a récapitulé
ces données routières à notre chauffeur que
nous pouvons partir. Jusque-là, tout va bien. La logique
surprenante de notre homme grisonnant n'était hélas
qu'un amuse-bouche. Le plus inquiétant est à venir.
Il survient au niveau du rond-point permettant d'accéder
à la première portion d'autoroute du voyage. Notre
conducteur semble rencontrer quelques difficultés avec
le maniement de la boîte de vitesses. Il s'en inquiète
à haute voix : « Elle est bizarre, la seconde... »
Un quinquagénaire, qui l'observe l'air un tantinet alarmé,
lui apporte l'information qui lui faisait défaut :
« C'est la quatrième. » Quelques
vrombissements plus tard, nous sommes sur l'autoroute, retenant
notre respiration à chaque passage de vitesse...
L'événement venant corroborer l'inquiétude
qui s'est emparée de nous survient à Brion-Montréal-La-Cluse.
Notre petit car SNCF vient de s'engager sur le rond-point par
lequel il va tenter d'accéder à l'autoroute A 404
menant à Bourg-en-Bresse. Mais voilà, après
moult secousses et autres borborygmes de moteur, notre chauffeur,
qui se démène depuis l'entrée sur le rond-point
avec sa boîte de vitesse, nous plante au milieu du rond-point.
Le boîtier de vitesse vient de remporter une première
victoire dans le duel qui va les opposer tous deux dans les prochaines
minutes : nous avons calé.
Sur la droite,
un conducteur poli souhaite nous céder le passage. Pour
encourager notre petit car SNCF à avancer, le conducteur
poli fait un signe à notre conducteur. Ce dernier, exaspéré
de sa ridicule position vis-à-vis de ses passagers, cède
le passage au conducteur poli puis à l'énervement
et agite ses bras d'une manière que le conducteur poli
interprète comme une manifestation désagréable
à son endroit. Il en est tout choqué. Il poursuit
sa route. Mais nous pas.
Quand enfin notre conducteur parvient à remettre le moteur
en marche, puis à enclencher la première vitesse,
il nous confie, presque fièrement : « C'est
une blague, j'aime bien faire des blagues ». Tu parles !
Nous sortons à présent du rond-point et approchons
de la borne délivrant les tickets d'autoroute. Nous nous
en approchons encore, nous y sommes presque, ça y est,
c'est fait, nous reprenons l'autoroute. Pour de bon. Le prochain
arrêt se fera à la gare de Bourg-en-Bresse, pour
prendre nos correspondances. C'est du moins le déroulement
théorique des événements. Qu'en sera la réalité,
nous n'en savons encore trop rien...
Nous surveillons notre conducteur qui vient d'emprunter la bretelle
d'accès à l'A 40, qui présente une certaine
déclivité. Ce qui ne semble pas faciliter la tâche
à notre conducteur. Le boîtier de vitesses lui impose
un nouveau duel, là, sur l'autoroute. Le quinquagénaire
de tout à l'heure, toujours soucieux, s'informe :
« Vous êtes au point mort ? »
Le conducteur, pour toute réponse, se bat avec la boîte
de vitesses, en scandant chaque étape à voix basse :
« un, deux, .... » Et tout à coup :
« J'ai réussi ! » En effet.
Il a réussi à atteindre la vitesse souhaitée
(et accessoirement la vitesse recommandée sur autoroute...).
Rassuré, il tente de nous communiquer son enthousiasme :
« Bon on va trouver la vitesse de croisière. »
La retraitée assise derrière moi murmure :
« Quand ça va descendre ça va aller tout
seul. »
C'est l'autoroute, il fait beau, tout irait bien si notre conducteur
ne chargeait pas la passagère assise sur sa droite de s'occuper
de son vestiaire. Il retire sa veste (tout en conduisant, donc)
et prie la demoiselle de bien vouloir déposer le vêtement
sur son dossier à elle. C'était donc ça son
secret : avec son pardessus, il perdait tout contrôle
sur le car. Maintenant qu'il en est débarrassé,
tout va aller pour le mieux !
Sauf que... De nouveau l'autoroute présente une déclivité.
Et notre car avance, certes, mais très lentement. La vitesse
est si réduite qu'un passager glisse à sa voisine :
« Il est pas en surchauffe le moteur... »
Le quinquagénaire reconverti en assistant de conduite d'autocar
observe plus que jamais le conducteur. Un moment plus tard, pour
une raison que je n'ai pas retenue*, il
se permet un conseil, qui s'apparente davantage à un ordre :
« Il faut rétrograder. » Notre conducteur
perd son calme et son humour. « Laissez-moi travailler !
C'est pas parce que j'ai été ridicule au départ... »
Et d'ajouter : « Votre correspondance, vous allez
l'avoir ! »
Le bout de l'autoroute pointe son nez, mais pas la fin de notre
angoisse. Se souvient-il de l'histoire du Campanile et du Formule 1 ?
Nous, les passagers, nous guettons le Campanile et le Formule 1,
mais le conducteur, lui, passe tout droit, ignorant allègrement
ces deux établissements. Aucun embouteillage ne se profile
à l'horizon. Nous atteignons la gare de Bourg-en-Bresse
à temps pour nos correspondances. En même temps que
l'autre car SNCF parti à la même heure de la gare
d'Oyonnax mais qui avait suivi un trajet différent :
desservant de nombreuses petites gares, il avait pris « la
montagne » et aurait dû parvenir à Bourg-en-Bresse
bien après nous...
*Veuillez m'en excuser, tant d'émotions
ne m'ont pas permis de consigner en mon esprit la totalité
des circonstances de ce voyage.
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