SALON DE LECTURE

Dimanche 13 novembre 2005

Pour rallier Oyonnax à Bourg-en-Bresse, où je dois ensuite prendre un TGV pour rejoindre Paris, je voyage en car SNCF. Le véhicule est plein mais pas le conducteur. Et pourtant...

Passage de relais entre les chauffeurs : l'homme grisonnant donne quelques conseils à son collègue qui ignore la tenue à Bourg-en-Bresse d'une manifestation qui attire bon nombre de visiteurs et qui risque de nous retarder, voire de mettre en péril les correspondances des voyageurs. Mais contre toute logique, l'homme grisonnant communique ses indications de route à nous autres voyageurs, qui l'écoutons sagement mais en échangeant des regards amusés et des messes-basses : c'est à son collègue que l'homme grisonnant devrait plutôt s'adresser, pas à nous !

Quelqu'un lui en fait la remarque. Avec sa logique tout aussi imparable, l'homme grisonnant nous informe qu'il va répéter ensuite toutes ces informations à son collègue. Le gain de temps n'est pas son fort, à cet homme grisonnant.

Pour votre information, voici les conseils qu'il a donnés afin d'éviter un hypothétique embouteillage dans le centre de Bourg-en-Bresse :
- peu après la sortie de l'autoroute, guetter « le Courtepaille et le Formule 1 »
- une fois repérés, mettre en marche les
« feux de détresse »
- « couper la ligne blanche et tourner à gauche »

C'est seulement après que notre homme grisonnant a récapitulé ces données routières à notre chauffeur que nous pouvons partir. Jusque-là, tout va bien. La logique surprenante de notre homme grisonnant n'était hélas qu'un amuse-bouche. Le plus inquiétant est à venir.

Il survient au niveau du rond-point permettant d'accéder à la première portion d'autoroute du voyage. Notre conducteur semble rencontrer quelques difficultés avec le maniement de la boîte de vitesses. Il s'en inquiète à haute voix : « Elle est bizarre, la seconde... » Un quinquagénaire, qui l'observe l'air un tantinet alarmé, lui apporte l'information qui lui faisait défaut : « C'est la quatrième. » Quelques vrombissements plus tard, nous sommes sur l'autoroute, retenant notre respiration à chaque passage de vitesse...

L'événement venant corroborer l'inquiétude qui s'est emparée de nous survient à Brion-Montréal-La-Cluse. Notre petit car SNCF vient de s'engager sur le rond-point par lequel il va tenter d'accéder à l'autoroute A 404 menant à Bourg-en-Bresse. Mais voilà, après moult secousses et autres borborygmes de moteur, notre chauffeur, qui se démène depuis l'entrée sur le rond-point avec sa boîte de vitesse, nous plante au milieu du rond-point. Le boîtier de vitesse vient de remporter une première victoire dans le duel qui va les opposer tous deux dans les prochaines minutes : nous avons calé.

Sur la droite, un conducteur poli souhaite nous céder le passage. Pour encourager notre petit car SNCF à avancer, le conducteur poli fait un signe à notre conducteur. Ce dernier, exaspéré de sa ridicule position vis-à-vis de ses passagers, cède le passage au conducteur poli puis à l'énervement et agite ses bras d'une manière que le conducteur poli interprète comme une manifestation désagréable à son endroit. Il en est tout choqué. Il poursuit sa route. Mais nous pas.

Quand enfin notre conducteur parvient à remettre le moteur en marche, puis à enclencher la première vitesse, il nous confie, presque fièrement : « C'est une blague, j'aime bien faire des blagues ». Tu parles !

Nous sortons à présent du rond-point et approchons de la borne délivrant les tickets d'autoroute. Nous nous en approchons encore, nous y sommes presque, ça y est, c'est fait, nous reprenons l'autoroute. Pour de bon. Le prochain arrêt se fera à la gare de Bourg-en-Bresse, pour prendre nos correspondances. C'est du moins le déroulement théorique des événements. Qu'en sera la réalité, nous n'en savons encore trop rien...

Nous surveillons notre conducteur qui vient d'emprunter la bretelle d'accès à l'A 40, qui présente une certaine déclivité. Ce qui ne semble pas faciliter la tâche à notre conducteur. Le boîtier de vitesses lui impose un nouveau duel, là, sur l'autoroute. Le quinquagénaire de tout à l'heure, toujours soucieux, s'informe : « Vous êtes au point mort ? » Le conducteur, pour toute réponse, se bat avec la boîte de vitesses, en scandant chaque étape à voix basse : « un, deux, .... » Et tout à coup : « J'ai réussi ! » En effet. Il a réussi à atteindre la vitesse souhaitée (et accessoirement la vitesse recommandée sur autoroute...). Rassuré, il tente de nous communiquer son enthousiasme : « Bon on va trouver la vitesse de croisière. » La retraitée assise derrière moi murmure : « Quand ça va descendre ça va aller tout seul. »

C'est l'autoroute, il fait beau, tout irait bien si notre conducteur ne chargeait pas la passagère assise sur sa droite de s'occuper de son vestiaire. Il retire sa veste (tout en conduisant, donc) et prie la demoiselle de bien vouloir déposer le vêtement sur son dossier à elle. C'était donc ça son secret : avec son pardessus, il perdait tout contrôle sur le car. Maintenant qu'il en est débarrassé, tout va aller pour le mieux !

Sauf que... De nouveau l'autoroute présente une déclivité. Et notre car avance, certes, mais très lentement. La vitesse est si réduite qu'un passager glisse à sa voisine : « Il est pas en surchauffe le moteur... » Le quinquagénaire reconverti en assistant de conduite d'autocar observe plus que jamais le conducteur. Un moment plus tard, pour une raison que je n'ai pas retenue*, il se permet un conseil, qui s'apparente davantage à un ordre : « Il faut rétrograder. » Notre conducteur perd son calme et son humour. « Laissez-moi travailler ! C'est pas parce que j'ai été ridicule au départ... » Et d'ajouter : « Votre correspondance, vous allez l'avoir ! »

Le bout de l'autoroute pointe son nez, mais pas la fin de notre angoisse. Se souvient-il de l'histoire du Campanile et du Formule 1 ? Nous, les passagers, nous guettons le Campanile et le Formule 1, mais le conducteur, lui, passe tout droit, ignorant allègrement ces deux établissements. Aucun embouteillage ne se profile à l'horizon. Nous atteignons la gare de Bourg-en-Bresse à temps pour nos correspondances. En même temps que l'autre car SNCF parti à la même heure de la gare d'Oyonnax mais qui avait suivi un trajet différent : desservant de nombreuses petites gares, il avait pris « la montagne » et aurait dû parvenir à Bourg-en-Bresse bien après nous...

*Veuillez m'en excuser, tant d'émotions ne m'ont pas permis de consigner en mon esprit la totalité des circonstances de ce voyage.

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