Plus d'une fois notre petit Pollux nous a effrayés. Plus d'une
fois il a enfourné un trop gros morceau de pain dans sa bouche
ou a voulu avaler un aliment alors qu'il riait aux éclats. Plus
d'une fois il s'est soudainement raidi dans son fauteuil médicalisé,
les yeux fixes, la bouche crispée et tordue, tentant d'expulser
le morceau de pain coincé au fond de sa gorge ou l'aliment s'accommodant
mal de sa joie du moment. Et c'est plus d'une fois que l'on s'est jeté
sur lui : le soulever, positionner sa tête en direction du sol
puis introduire un doigt ou deux pour retirer ou lui faire expulser
l'aliment devenu le plus dangereux des obstacles.
Les années passant, ces incidents se sont espacés. Mais
quand ils se renouvelaient, ils nous impressionnaient davantage. Désormais
adolescent, c'était tout un harnachement qui maintenait notre
petit Pollux sur son fauteuil. Les secondes passées à
le débarrasser de ses attaches nous semblaient les dernières
que nous partagerions avec lui. Pourtant, à l'instant qui nous
paraissait être l'ultime chance de le sauver, nous parvenions
à le libérer du joug des sangles et des bandes velcro.
Nos gestes brusques et précipités étaient accompagnés
ou non de paroles ; nous l'entendions s'étouffer et nous criions
son prénom, comme s'il était déjà parti
et que nous voulions le rappeler à nous.
Notre petit Pollux est adulte. Il est d'autant plus excité par
mon retour en ce samedi matin finissant qu'il est plus rare en raison
de mon éloignement géographique. Il est content de me
revoir alors il rit, il rit, et il en oublie le morceau de pain qu'il
a déjà dans la bouche. Nous tentons de le calmer, mais
quoi ! Il est heureux ! Comment voulez-vous lui faire comprendre que
son rire est en l'occurrence dangereux pour lui ? Il se met brutalement
à tousser. Il se raidit. Reprenant nos vieilles habitudes de
terrorisés, nous nous démenons avec les liens qui l'enserrent.
Il contracte ses bras plus que jamais. Il n'en finit pas de s'étouffer.
Mais moi, je ne bouge pas. Nos efforts pour aider ce petit Pollux qui
lutte contre son bout de pain me paraissent d'ores et déjà
vains. Il est trop tard, c'est évident ! Voilà au moins
sept secondes que l'incident dure. Quoi que nous fassions, il sera trop
tard. Mais non. Pas encore cette fois-ci. Le morceau de pain broyé
apparaît dans l'une de nos mains. Notre petit Pollux ne rit plus,
sa joie s'est envolée. Un peu plus tard, l'autre jumeau m'a reproché
d'être restée spectatrice de la chose.
Comment parvenons-nous à lui donner à manger avec autant
d'insouciance ?! Malgré tous nos soins, chaque aliment est susceptible
de nous l'enlever.
En
cette avant-veille de Noël 2004, avant même l'heure du journal
télévisé, je dévale l'escalier le cur
en joie et rejoins d'un pas pressé mon second bureau afin de
continuer à préparer la mission qui vient de m'être
confiée.
Mais
qu'ai-je bien pu faire une fois arrivée sur place ? Emprunter
un ascenseur et travailler, peut-être ? Je ne sais plus. Me suis-je
contentée de marcher dans les couloirs déserts ? Je me
souviens en revanche d'être rentrée, à pied, les
yeux humides dans la nuit. Malgré l'éclairage des lampadaires,
des néons ou des enseignes de commerces en tous genres, votre
visage peut dégouliner de tristesse, personne n'y verra rien.
C'est pratique. Au même titre que le téléphone portable,
pour être avisé en tout lieu et à toute heure du
meilleur comme du pire.
A l'orée de la vingtaine, sont apparues d'autres séquelles
consécutives à l'hémorragie cérébrale
dont notre petit Pollux a été victime au moment de sa
naissance. Les nouvelles défaillances de son corps ont occasionné
hospitalisations et interventions chirurgicales à répétition.
Depuis, il rechute régulièrement. C'est à nous
d'être attentifs et de détecter les manifestations de sa
gêne respiratoire. Car notre petit Pollux ne parle pas. Il se
trouve dans l'incapacité de dire quand il a mal et où
il a mal. Il dépend totalement de nous.
Ce
jeudi 23 décembre 2004, c'est un dîner comme les autres,
après une longue journée de travail. Une bonne soupe pour
ouvrir l'appétit, puis le temps de sortir le plat suivant, le
papa va sonder notre petit Pollux. Il est en effet une devinette perpétuelle
: faim, soif, mal, angoisse ?
La maman s'interroge car le papa
n'est toujours pas revenu de la chambre. Le papa demande à la
maman de venir le rejoindre. Notre petit Pollux a éprouvé
beaucoup de peine à avaler les quelques millilitres d'eau que
le papa a voulu lui donner. Le papa et la maman observent notre petit
Pollux. Décidément, sa respiration est malaisée
ce soir. Et cela ne s'améliore pas du tout. Au contraire.
Alors
la maman appelle le médecin qui connaît notre petit Pollux
depuis sa naissance. Probablement une nouvelle infection se déclarait-elle.
C'était devenu presque chronique : notre petit Pollux avait développé
des germes résistants. Comme chacun sait, les hôpitaux
soignent mais contaminent aussi. Le tribut de notre petit Pollux à
ces statistiques médicales consistait à être régulièrement
arraché de chez lui par le SAMU. Notre petit Pollux respire de
plus en plus mal.
Le
médecin arrive enfin mais ne peut que constater ceci : notre
petit Pollux fait de moins en moins d'efforts pour aspirer l'air dans
ses poumons. Il est en " détresse respiratoire grave "
: " Faites le 15 ! " annonce le médecin tandis que
notre petit Pollux ferme les yeux, puis les rouvre à peine. Le
visage de notre petit Pollux se violace.
Et le médecin de répéter : " Il s'en va !
Il s'en va ! ".
" Je ne peux rien faire, je ne peux rien faire ! "
Le massage cardiaque commence ; le cur de notre petit Pollux arrête
de battre.
Cela
se déroule discrètement, sans que personne ne puisse s'en
rendre compte alentour, derrière des volets clos à la
tombée du jour. Cette maison paraît aussi calme que les
autres. Une voiture est stationnée sur le trottoir, quoi de plus
banal. Mais celle-ci comporte un caducée à l'angle du
pare-brise.
Un
massage cardiaque dans une maison
à côté peut-être
regarde-t-on le tirage du Loto, celui du Keno, la météo
ou bien Julie Lescaut
Le papa et la maman serrent très
fort contre eux le jumeau bien portant - la culpabilité
d'être le bien portant des deux - fort à l'en
étouffer. La maman pleure et crie le prénom de notre petit
Pollux. Le papa de notre petit Pollux pleure. On ne voit jamais le papa
de notre petit Pollux pleurer.
Le
médecin prie la maman de rappeler le 15. Il lui demande ensuite
de descendre dans la rue pour guetter l'arrivée des pompiers.
Il fait nuit, ce ne sera pas évident pour eux de trouver la maison
du drame.
Les
pompiers et le SMUR arrivent, notre petit Pollux est alors placé
sous oxygène.
C'est
le médecin qui a sauvé notre petit Pollux. Il dira plus
tard que si l'arrivée des pompiers s'était faite moins
d'une minute plus tard
Moi, je peux vous dire que si l'arrivée
des pompiers s'était faite une minute plus tard, je ne pourrais
pas écrire aujourd'hui que notre petit Pollux est, malgré
cet épisode, semblable à ce qu'il était avant,
qu'il continue à rire, à pleurer, à hurler, à
conditionner toute notre vie comme cela a toujours été.
En
arrivant dans la maison, le matin de Noël, la montée d'escaliers
m'a paru étrangement vide. Plus une seule plante verte, c'était
curieux, étions-nous bien chez nous ? La maman de notre petit
Pollux a expliqué que le soir de l'événement, il
avait fallu faire autant de place que possible pour libérer le
passage des pompiers et des sauveteurs du SMUR. Cet escalier vide était
la dernière trace matérielle, visible, du choc septique
de notre petit Pollux. Le vide de cet escalier m'incommodait, peut-être
parce qu'il figurait le vide que nous avions frôlé, le
vide d'une vie sans notre petit Pollux.