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Voici le second texte écrit pour un magazine à but non lucratif dont le projet était le suivant : « Cette revue aura pour nom son thème. Ce ne sera pas le numéro 1 mais le numéro A il y aura donc 26 numéros si tout se passe bien. Et chacun aura un thème différent. Le numéro A aura comme thème lAbsence. [ ] Le thème et loriginalité sont les seules contraintes imposées. » Le second numéro de La revue éponyme a pour thème l'adjectif brutal(e).
Le manège désenchanté
Plus d'une fois notre petit Pollux nous a effrayés. Plus d'une fois il a enfourné un trop gros morceau de pain dans sa bouche ou a voulu avaler un aliment alors qu'il riait aux éclats. Plus d'une fois il s'est soudainement raidi dans son fauteuil médicalisé, les yeux fixes, la bouche crispée et tordue, tentant d'expulser le morceau de pain coincé au fond de sa gorge ou l'aliment s'accommodant mal de sa joie du moment. Et c'est plus d'une fois que l'on s'est jeté sur lui : le soulever, positionner sa tête en direction du sol puis introduire un doigt ou deux pour retirer ou lui faire expulser l'aliment devenu le plus dangereux des obstacles. Les années
passant, ces incidents se sont espacés. Mais quand ils se renouvelaient,
ils nous impressionnaient davantage. Désormais adolescent, c'était
tout un harnachement qui maintenait notre petit Pollux sur son fauteuil.
Les secondes passées à le débarrasser de ses attaches
nous semblaient les dernières que nous partagerions avec lui. Pourtant,
à l'instant qui nous paraissait être l'ultime chance de le
sauver, nous parvenions à le libérer du joug des sangles
et des bandes velcro. Nos gestes brusques et précipités
étaient accompagnés ou non de paroles ; nous l'entendions
s'étouffer et nous criions son prénom, comme s'il était
déjà parti et que nous voulions le rappeler à nous. Comment parvenons-nous à lui donner à manger avec autant d'insouciance ?! Malgré tous nos soins, chaque aliment est susceptible de nous l'enlever. *** En cette avant-veille de Noël 2004, avant même l'heure du journal télévisé, je dévale l'escalier le cur en joie et rejoins d'un pas pressé mon second bureau afin de continuer à préparer la mission qui vient de m'être confiée. Mais qu'ai-je bien pu faire une fois arrivée sur place ? Emprunter un ascenseur et travailler, peut-être ? Je ne sais plus. Me suis-je contentée de marcher dans les couloirs déserts ? Je me souviens en revanche d'être rentrée, à pied, les yeux humides dans la nuit. Malgré l'éclairage des lampadaires, des néons ou des enseignes de commerces en tous genres, votre visage peut dégouliner de tristesse, personne n'y verra rien. C'est pratique. Au même titre que le téléphone portable, pour être avisé en tout lieu et à toute heure du meilleur comme du pire. A l'orée de la vingtaine, sont apparues d'autres séquelles consécutives à l'hémorragie cérébrale dont notre petit Pollux a été victime au moment de sa naissance. Les nouvelles défaillances de son corps ont occasionné hospitalisations et interventions chirurgicales à répétition. Depuis, il rechute régulièrement. C'est à nous d'être attentifs et de détecter les manifestations de sa gêne respiratoire. Car notre petit Pollux ne parle pas. Il se trouve dans l'incapacité de dire quand il a mal et où il a mal. Il dépend totalement de nous. Ce jeudi 23 décembre 2004, c'est un dîner comme les autres, après une longue journée de travail. Une bonne soupe pour ouvrir l'appétit, puis le temps de sortir le plat suivant, le papa va sonder notre petit Pollux. Il est en effet une devinette perpétuelle : faim, soif, mal, angoisse ? La maman s'interroge car le papa n'est toujours pas revenu de la chambre. Le papa demande à la maman de venir le rejoindre. Notre petit Pollux a éprouvé beaucoup de peine à avaler les quelques millilitres d'eau que le papa a voulu lui donner. Le papa et la maman observent notre petit Pollux. Décidément, sa respiration est malaisée ce soir. Et cela ne s'améliore pas du tout. Au contraire. Alors la maman appelle le médecin qui connaît notre petit Pollux depuis sa naissance. Probablement une nouvelle infection se déclarait-elle. C'était devenu presque chronique : notre petit Pollux avait développé des germes résistants. Comme chacun sait, les hôpitaux soignent mais contaminent aussi. Le tribut de notre petit Pollux à ces statistiques médicales consistait à être régulièrement arraché de chez lui par le SAMU. Notre petit Pollux respire de plus en plus mal. Le médecin
arrive enfin mais ne peut que constater ceci : notre petit Pollux fait
de moins en moins d'efforts pour aspirer l'air dans ses poumons. Il est
en " détresse respiratoire grave " : " Faites le
15 ! " annonce le médecin tandis que notre petit Pollux ferme
les yeux, puis les rouvre à peine. Le visage de notre petit Pollux
se violace. Cela se déroule discrètement, sans que personne ne puisse s'en rendre compte alentour, derrière des volets clos à la tombée du jour. Cette maison paraît aussi calme que les autres. Une voiture est stationnée sur le trottoir, quoi de plus banal. Mais celle-ci comporte un caducée à l'angle du pare-brise. Un massage cardiaque dans une maison à côté peut-être regarde-t-on le tirage du Loto, celui du Keno, la météo ou bien Julie Lescaut Le papa et la maman serrent très fort contre eux le jumeau bien portant - la culpabilité d'être le bien portant des deux - fort à l'en étouffer. La maman pleure et crie le prénom de notre petit Pollux. Le papa de notre petit Pollux pleure. On ne voit jamais le papa de notre petit Pollux pleurer. Le médecin prie la maman de rappeler le 15. Il lui demande ensuite de descendre dans la rue pour guetter l'arrivée des pompiers. Il fait nuit, ce ne sera pas évident pour eux de trouver la maison du drame. Les pompiers et le SMUR arrivent, notre petit Pollux est alors placé sous oxygène. C'est le médecin qui a sauvé notre petit Pollux. Il dira plus tard que si l'arrivée des pompiers s'était faite moins d'une minute plus tard Moi, je peux vous dire que si l'arrivée des pompiers s'était faite une minute plus tard, je ne pourrais pas écrire aujourd'hui que notre petit Pollux est, malgré cet épisode, semblable à ce qu'il était avant, qu'il continue à rire, à pleurer, à hurler, à conditionner toute notre vie comme cela a toujours été. En arrivant dans la maison, le matin de Noël, la montée d'escaliers m'a paru étrangement vide. Plus une seule plante verte, c'était curieux, étions-nous bien chez nous ? La maman de notre petit Pollux a expliqué que le soir de l'événement, il avait fallu faire autant de place que possible pour libérer le passage des pompiers et des sauveteurs du SMUR. Cet escalier vide était la dernière trace matérielle, visible, du choc septique de notre petit Pollux. Le vide de cet escalier m'incommodait, peut-être parce qu'il figurait le vide que nous avions frôlé, le vide d'une vie sans notre petit Pollux.
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