Jeudi
soir. Briefing à 17 heures 15, démarrage de l'omnibus
à la demi, nous a annoncé le superviseur. En fin de compte,
il nous libère à 37. Je choisis un poste près des
baies vitrées ; j'aime laisser vagabonder mon esprit, les yeux
perdus dans l'horizon, lorsque les appels émanant de mon poste
grelottent dans le vide, dans des maisons ou des appartements dont j'ignore
tout. Je positionne le casque sur ma tête, entre mon login dans
l'ordinateur. Les premières sonneries retentissent dans mes oreilles.
20 heures 03. J'ai
réalisé quatre ou cinq inter'. Je me déconnecte
pour aller reprendre mes esprits aux toilettes : E. me glisse sans cesse
des petits mots griffonnés sur la feuille des quotas, qu'il émiette
ainsi dangereusement au fur et à mesure de ses minuscules lettres
enflammées. C'en est trop, j'ai un mal fou à réprimer
mes rires, alors, vite, les toilettes pour se ressaisir !
Je regagne ma place,
joues tout aussi rouges, mais calme désormais. Deux sonneries,
un répondeur : " Parlez après le signal sonore, je
vous rappellerai
certainement
". Je codifie cet appel
en " absent ", puis tout recommence : une sonnerie, deux sonneries
on décroche. Mais à l'autre bout du fil, ce n'est pas
le traditionnel " allô " qui amorce l'échange
téléphonique. Ce sont des notes de piano lointaines qui
m'accueillent. Trois secondes s'écoulent - une éternité
-, un cliquetis, puis la voix assurée d'une trentenaire me confirme
que je ne suis pas seule au téléphone : " Oui ? ".
J'annonce l'objet
de mon appel en adoptant un ton naturel, en donnant de-ci de-là
des intonations de voix qui ne trahiront pas ma scrupuleuse lecture
au mot à mot des informations inscrites sur mon écran
d'ordinateur. Mon interlocutrice accepte-t-elle de me consacrer une
dizaine de minutes, afin de répondre à " ce questionnaire
qui aborde plusieurs sujets d'actualité " ? " Je vous
écoute ", dit-elle simplement. Il est rare de tomber
sur de telles personnes, aussi concises et verbalement efficaces.
Les sept premières
minutes de l'omnibus concernent le référendum du 29 mai
2005 sur le traité établissant une constitution pour l'Europe.
Aux questions fermées, ma " sondée " répond
strictement par" oui " ou par " non ", après
une demi-seconde de réflexion avant chaque monosyllabe.
" Nous allons
maintenant parler des plats cuisinés
"
C'est à cet
instant précis qu'un homme éternue, quelque part chez
mon interlocutrice. La mélodie jouée au piano s'interrompt
(enfin ! ce n'est pas facile, pour nous, pauvres enquêteurs, de
travailler avec de la musique).
"
que l'on peut acheter dans les supermarchés et hypermarchés.
"
J'entends
soudain surgir des enfants, comme si, déboulant d'un jardin,
l'appartement ou la maison était un prolongement de leur vaste
espace de jeu. Le numéro de téléphone composé
de façon aléatoire par ma machine commence par "
04.67 " ; j'imagine alors un formidable gazon, du côté
de Montpellier, par exemple. Une balançoire encore en bon état
près d'un figuier, une cabane
Je commence à connaître
le contenu du questionnaire par coeur ; du coup, je peux rêvasser
tout en lisant mon texte.
"
Pour chacune des affirmations suivantes, vous
"
Le
piano vient de reprendre sa place dans le décor sonore de cette
maison du Sud.
"
me direz si vous êtes tout à fait d'accord,
"
Mon
interlocutrice conserve un calme surprenant au milieu de l'activité
sonore intense qui règne dans ce que je suppose être
son chez-elle.
"
plutôt d'accord, plutôt pas d'accord ou pas d'accord
du tout. Les emballages
"
J'entends
un souffle - celui de l'effort, pas de la lassitude - dans mes cages
à miel. Puis le rythme parfaitement régulier des talons
qui heurtent la parquet (ciré ? vitrifié le parquet
?).
"
des plats cuisinés me donne envie d'acheter ces produits.
Êtes-vous tout à fait d'accord, plutôt d'accord,
plutôt pas d'accord ou pas d'accord du tout ? "
La
voix de l'interlocutrice se module, elle se baisse (pour ramasser
quelque chose ? pour brancher un fil ?
) :
"
Oh oui, tout à fait d'accord ! "
Curieux,
cet enthousiasme soudain pour les plats cuisinés.
"
J'ai été déçu(e) par l'apparence du plat
cuisiné après que je l'ai sorti de son emballage cartonné.
Tout à fait d'accord, plutôt d'accord, plutôt pas
d'accord, pas d'accord du tout ? "
Elle
tourne une poignée de porte (à l'ancienne, la poignée,
cela s'entend). Il y a un grincement bref, un tiroir d'un antique
meuble en bois que l'on ouvre. J'attends toujours la réponse
à ma question sur l'emballage des plats cuisinés que
cette femme a pu voir de temps à autre au cours de ses expériences
de consommatrice en super et hypermarché
Un briquet et
elle me dit dans un souffle presque sensuel :
"
Plutôt pas d'accord "
Rien
de plus sensuel, il est vrai, que les plats cuisinés
"
Parfois, les saveurs du plat cuisiné ne correspondent
"
Le
sol de la pièce dans laquelle elle s'est installée est
revêtu de linoléum. Un fauteuil à roulettes grince.
"
pas à l'idée que je m'en étais faite en
achetant le produit. Tout à fait d'accord, plutôt d'accord,
plutôt pas d'accord, pas d'accord du tout ? "
"
Démarrage de Windows " s'affiche sur l'écran de
l'ordinateur de ma " sondée ", le son qui est associé
à cette étape des PC est absolument reconnaissable.
Mais quel est donc le modèle de son appareil téléphonique,
qui restitue avec une telle qualité les sons qui habitent et
peuplent l'univers de cette femme ?
"
Plutôt d'accord "
"
Je n'achète pas de plat cuisiné si la marque sous laquelle
il est commercialisé m'est inconnue. Tout à fait d'ac
"
Elle
double-clic sans cesse, m'écoute-t-elle encore ?
"
Plutôt d'accord " tranche-t-elle
E.
me touche la main et me glisse encore un petit mot irrésistible.
Sa feuille de quotas semble avoir été grignotée
par des souris. Ni mon interlocutrice ni moi-même, non, vraiment
aucune de nous deux n'est à ce moment-là tout à
fait concentrée sur le questionnaire !
"
Nous allons maintenant parler de la Saint-Valentin. "
Je
reconnais le son de Windows (notify) qui avise mon interlocutrice
de la réception de nouveaux courriels dans Outlook Express.
J'aime ce son léger, qui me rappelle tant de bonnes surprises
sur mon ordinateur personnel
Je
sélectionne sur mon écran celle des deux cases qui correspond
à la situation : la personne à l'autre bout du fil est
une femme. Il est essentiel, sur la question de la Saint-Valentin,
de différencier les sexes pour mieux analyser les réponses.
"
Pour vous, la Saint-Valentin est une fête
romantique ?
commerciale ? qui vous laisse indifférent(e) ? "
Des
pas alertes s'approchent de ma " sondée ", elle me
demande un instant, " bip " - elle a appuyé sur une
touche -, puis répond : " commerciale ".
"
Personnellement, au cours des 24 derniers mois, vous est-il arrivé
d'offrir un cadeau à l'élu(e) de votre cur à
l'occasion de la Saint-Valentin ? "
Un
rire masculin éclate tout près du téléphone.
S'agit-il du pianiste de tout à l'heure ? Depuis son arrivée
dans cette petite pièce (le son est mat, les réponses
sont presque chuchotées, j'imagine une pièce de petites
dimensions), l'homme n'a prononcé aucun mot. Tous deux ont
certainement communiqué par la langue des signes.
"
Oui bien sûr "
"
S'agissait-il
d'un bouquet de fleurs ? d'un bijou ? d'un achat
en prêt-à-porter ? d'un cadeau d'ordre culinaire ? "
Ça résonne quand je parle. Je m'entends poser les questions,
j'ai, comme on dit en radio, du retour. Cela confirme mon idée
selon laquelle mon interlocutrice a actionné le haut-parleur
de l'appareil téléphoniques avec le " bip "
de tout à l'heure.
Elle
me répond que son cadeau n'entre dans aucune des catégories
suggérées. Je lui assure qu'il n'y a aucun problème
et je sélectionne, sans l'en informer bien entendu, comme l'impose
la règle en pareil cas, la case " Autre (non suggéré)
".
"
Offrir [des interférences sur la ligne téléphonique]
des fleurs à la Saint-Valentin est pour vous un acte
roman
[soudain, Prince se met à chanter " Kiss "]
tique ? démodé ?
L'homme
est démasqué, il répond à son téléphone
portable : " Oui, Sidoine
".
"
Convenu ".
Evidemment,
mon interlocutrice, très fine, a compris que je dispose d'un
joker : une case pour les réponses qui n'entrent pas dans les
réponses suggérées aux enquêtés
L'interview
est maintenant terminée. Comme le veut l'usage, je la remercie
et lui souhaite une bonne soirée. Elle me remercie à
son tour, ajoute quelques mots bien pensés concernant ma voix
et me dit au-revoir (et pas " en-revoir "). C'est rare.
Discrètement, j'ai noté dans le coin de ma feuille de
quotas le numéro de téléphone de cette femme,
que je pourrais ainsi retrouver, un jour, si j'en ai envie. Ou c'était
juste histoire, pour moi, de conserver une trace de ce moment téléphonique,
fatalement éphémère, et pas tout à fait
ordinaire.
Les
réponses aux questions que vous vous posez sur les enquêtes
téléphoniques.