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Allô j'écoute... Le téléphone a inspiré mon sujet de mémoire de maîtrise, le documentaire que j'ai produit pour France Culture... Il est temps de lui faire un sort dans des récits de fiction, voire d'autofiction : Prenez l'omnibus a été inspiré de mon expérience à la Sofrès.... Sommeil vibratoire - Prenez l'omnibus
Mon cur bat
soudainement mon cur vibre, vibre ! à l'unisson avec mon
petit Siemens, qui d'entre mes mains endormies a délicatement glissé.
J'ouvre grand les yeux dans l'obscurité. Le téléphone
affiche 2 : 41. Je tapote sur les touches et m'empresse de dévorer
le premier mini-message de la nuit. Mon facteur nocturne me demande si
je dors, de quoi ai-je rêvé jusqu'à cette heure-ci,
il m'envoie trois bises douces et de tendres pensées pour aller
avec. Je me rendors, confiante, attendant le prochain minuscule message
qui m'annoncera qu'il est devant ma porte et qu'il n'attend plus que je
la lui ouvre...
Jeudi soir. Briefing à 17 heures 15, démarrage de l'omnibus à la demi, nous a annoncé le superviseur. En fin de compte, il nous libère à 37. Je choisis un poste près des baies vitrées ; j'aime laisser vagabonder mon esprit, les yeux perdus dans l'horizon, lorsque les appels émanant de mon poste grelottent dans le vide, dans des maisons ou des appartements dont j'ignore tout. Je positionne le casque sur ma tête, entre mon login dans l'ordinateur. Les premières sonneries retentissent dans mes oreilles. 20 heures 03. J'ai réalisé quatre ou cinq inter'. Je me déconnecte pour aller reprendre mes esprits aux toilettes : E. me glisse sans cesse des petits mots griffonnés sur la feuille des quotas, qu'il émiette ainsi dangereusement au fur et à mesure de ses minuscules lettres enflammées. C'en est trop, j'ai un mal fou à réprimer mes rires, alors, vite, les toilettes pour se ressaisir ! Je regagne ma place, joues tout aussi rouges, mais calme désormais. Deux sonneries, un répondeur : " Parlez après le signal sonore, je vous rappellerai certainement ". Je codifie cet appel en " absent ", puis tout recommence : une sonnerie, deux sonneries on décroche. Mais à l'autre bout du fil, ce n'est pas le traditionnel " allô " qui amorce l'échange téléphonique. Ce sont des notes de piano lointaines qui m'accueillent. Trois secondes s'écoulent - une éternité -, un cliquetis, puis la voix assurée d'une trentenaire me confirme que je ne suis pas seule au téléphone : " Oui ? ". J'annonce l'objet de mon appel en adoptant un ton naturel, en donnant de-ci de-là des intonations de voix qui ne trahiront pas ma scrupuleuse lecture au mot à mot des informations inscrites sur mon écran d'ordinateur. Mon interlocutrice accepte-t-elle de me consacrer une dizaine de minutes, afin de répondre à " ce questionnaire qui aborde plusieurs sujets d'actualité " ? " Je vous écoute ", dit-elle simplement. Il est rare de tomber sur de telles personnes, aussi concises et verbalement efficaces. Les sept premières minutes de l'omnibus concernent le référendum du 29 mai 2005 sur le traité établissant une constitution pour l'Europe. Aux questions fermées, ma " sondée " répond strictement par" oui " ou par " non ", après une demi-seconde de réflexion avant chaque monosyllabe. " Nous allons maintenant parler des plats cuisinés " C'est à cet instant précis qu'un homme éternue, quelque part chez mon interlocutrice. La mélodie jouée au piano s'interrompt (enfin ! ce n'est pas facile, pour nous, pauvres enquêteurs, de travailler avec de la musique). " que l'on peut acheter dans les supermarchés et hypermarchés. " J'entends soudain surgir des enfants, comme si, déboulant d'un jardin, l'appartement ou la maison était un prolongement de leur vaste espace de jeu. Le numéro de téléphone composé de façon aléatoire par ma machine commence par " 04.67 " ; j'imagine alors un formidable gazon, du côté de Montpellier, par exemple. Une balançoire encore en bon état près d'un figuier, une cabane Je commence à connaître le contenu du questionnaire par coeur ; du coup, je peux rêvasser tout en lisant mon texte. " Pour chacune des affirmations suivantes, vous " Le piano vient de reprendre sa place dans le décor sonore de cette maison du Sud. " me direz si vous êtes tout à fait d'accord, " Mon interlocutrice conserve un calme surprenant au milieu de l'activité sonore intense qui règne dans ce que je suppose être son chez-elle. " plutôt d'accord, plutôt pas d'accord ou pas d'accord du tout. Les emballages " J'entends un souffle - celui de l'effort, pas de la lassitude - dans mes cages à miel. Puis le rythme parfaitement régulier des talons qui heurtent la parquet (ciré ? vitrifié le parquet ?). " des plats cuisinés me donne envie d'acheter ces produits. Êtes-vous tout à fait d'accord, plutôt d'accord, plutôt pas d'accord ou pas d'accord du tout ? " La voix de l'interlocutrice se module, elle se baisse (pour ramasser quelque chose ? pour brancher un fil ? ) : " Oh oui, tout à fait d'accord ! " Curieux, cet enthousiasme soudain pour les plats cuisinés. " J'ai été déçu(e) par l'apparence du plat cuisiné après que je l'ai sorti de son emballage cartonné. Tout à fait d'accord, plutôt d'accord, plutôt pas d'accord, pas d'accord du tout ? " Elle tourne une poignée de porte (à l'ancienne, la poignée, cela s'entend). Il y a un grincement bref, un tiroir d'un antique meuble en bois que l'on ouvre. J'attends toujours la réponse à ma question sur l'emballage des plats cuisinés que cette femme a pu voir de temps à autre au cours de ses expériences de consommatrice en super et hypermarché Un briquet et elle me dit dans un souffle presque sensuel : " Plutôt pas d'accord " Rien de plus sensuel, il est vrai, que les plats cuisinés " Parfois, les saveurs du plat cuisiné ne correspondent " Le sol de la pièce dans laquelle elle s'est installée est revêtu de linoléum. Un fauteuil à roulettes grince. " pas à l'idée que je m'en étais faite en achetant le produit. Tout à fait d'accord, plutôt d'accord, plutôt pas d'accord, pas d'accord du tout ? " " Démarrage de Windows " s'affiche sur l'écran de l'ordinateur de ma " sondée ", le son qui est associé à cette étape des PC est absolument reconnaissable. Mais quel est donc le modèle de son appareil téléphonique, qui restitue avec une telle qualité les sons qui habitent et peuplent l'univers de cette femme ? " Plutôt d'accord " " Je n'achète pas de plat cuisiné si la marque sous laquelle il est commercialisé m'est inconnue. Tout à fait d'ac " Elle double-clic sans cesse, m'écoute-t-elle encore ? " Plutôt d'accord " tranche-t-elle E. me touche la main et me glisse encore un petit mot irrésistible. Sa feuille de quotas semble avoir été grignotée par des souris. Ni mon interlocutrice ni moi-même, non, vraiment aucune de nous deux n'est à ce moment-là tout à fait concentrée sur le questionnaire ! " Nous allons maintenant parler de la Saint-Valentin. " Je reconnais le son de Windows (notify) qui avise mon interlocutrice de la réception de nouveaux courriels dans Outlook Express. J'aime ce son léger, qui me rappelle tant de bonnes surprises sur mon ordinateur personnel Je sélectionne sur mon écran celle des deux cases qui correspond à la situation : la personne à l'autre bout du fil est une femme. Il est essentiel, sur la question de la Saint-Valentin, de différencier les sexes pour mieux analyser les réponses. " Pour vous, la Saint-Valentin est une fête romantique ? commerciale ? qui vous laisse indifférent(e) ? " Des pas alertes s'approchent de ma " sondée ", elle me demande un instant, " bip " - elle a appuyé sur une touche -, puis répond : " commerciale ". " Personnellement, au cours des 24 derniers mois, vous est-il arrivé d'offrir un cadeau à l'élu(e) de votre cur à l'occasion de la Saint-Valentin ? " Un rire masculin éclate tout près du téléphone. S'agit-il du pianiste de tout à l'heure ? Depuis son arrivée dans cette petite pièce (le son est mat, les réponses sont presque chuchotées, j'imagine une pièce de petites dimensions), l'homme n'a prononcé aucun mot. Tous deux ont certainement communiqué par la langue des signes. " Oui bien sûr " " S'agissait-il d'un bouquet de fleurs ? d'un bijou ? d'un achat en prêt-à-porter ? d'un cadeau d'ordre culinaire ? " Ça résonne quand je parle. Je m'entends poser les questions, j'ai, comme on dit en radio, du retour. Cela confirme mon idée selon laquelle mon interlocutrice a actionné le haut-parleur de l'appareil téléphoniques avec le " bip " de tout à l'heure. Elle me répond que son cadeau n'entre dans aucune des catégories suggérées. Je lui assure qu'il n'y a aucun problème et je sélectionne, sans l'en informer bien entendu, comme l'impose la règle en pareil cas, la case " Autre (non suggéré) ". " Offrir [des interférences sur la ligne téléphonique] des fleurs à la Saint-Valentin est pour vous un acte roman [soudain, Prince se met à chanter " Kiss "] tique ? démodé ? L'homme est démasqué, il répond à son téléphone portable : " Oui, Sidoine ". " Convenu ". Evidemment, mon interlocutrice, très fine, a compris que je dispose d'un joker : une case pour les réponses qui n'entrent pas dans les réponses suggérées aux enquêtés L'interview est maintenant terminée. Comme le veut l'usage, je la remercie et lui souhaite une bonne soirée. Elle me remercie à son tour, ajoute quelques mots bien pensés concernant ma voix et me dit au-revoir (et pas " en-revoir "). C'est rare. Discrètement, j'ai noté dans le coin de ma feuille de quotas le numéro de téléphone de cette femme, que je pourrais ainsi retrouver, un jour, si j'en ai envie. Ou c'était juste histoire, pour moi, de conserver une trace de ce moment téléphonique, fatalement éphémère, et pas tout à fait ordinaire.
Les
réponses aux questions que vous vous posez sur les enquêtes
téléphoniques.
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