Voici un texte écrit pour un magazine à but non lucratif dont le projet était le suivant : « Cette revue aura pour nom son thème. Ce ne sera pas le numéro 1 mais le numéro A il y aura donc 26 numéros si tout se passe bien. Et chacun aura un thème différent. Le numéro A aura comme thème l’Absence. […] Le thème et l’originalité sont les seules contraintes imposées. »
A présent, à vous de déterminer la part d'inspiration autobiographique et la part de rêverie...

 


Petits remèdes ordinaires à l’absence


Plutôt que de gloser sur les fantômes engendrés par l’absence et ses multiples connotations, voici deux modestes palliatifs à cet état. Leur efficacité varie en densité et dans la durée, mais je l’ai éprouvée avec succès.


Ma maison aux bonnes (((o)))ndes 


L’une de mes sources d’enchantements est la radiodiffusion, en particulier celle qu’on y pratique à la maison de la radio, dans le seizième arrondissement parisien.

Qu’on le veuille ou non, la télévision impose l’image. La radio, elle, les suggère. C’est à chacun d’imaginer les décors visuels suscités par les seuls sons. Chaque interprétation est strictement unique, chaque auditeur crée son monde, associe sa propre palette de couleurs aux mots entendus. La radio met ainsi l’esprit en éveil, et l’absence entre parenthèses.

La radio fonctionne sans interruption, chaque jour et chaque nuit : elle est à portée de main à tout instant. « La radio, ça marche tout le temps » vantait à juste titre ce spot publicitaire il y a quelques années. Elle s’écoute en tout lieu (bus ou train, à pied ou en voiture) du fait de la grande mobilité de ses moyens de réceptions : transistor, baladeur, autoradio, téléphone portable et Internet. Elle s’immisce dans notre quotidien, au point d’occuper une place prépondérante lorsqu’une émission devient un rendez-vous qu’on ne manquerait sous aucun prétexte.

La radio comble fugacement le vide laissé par l’absence. L’attachement qui me lie à ce média se matérialise le plus souvent à l’écoute des programmes dont la vocation n’est pas principalement musicale. Ces radios dites généralistes prennent soin de nous : elles nous donnent la parole, s’occupent de nous distraire, de nous émouvoir, de nous instruire ou de nous soutenir. Bref, la radio, quand elle est captivante, est un puits salvateur capable d’étouffer l’absence.

Les retrouvailles à heure fixe, régulières et rassurantes, avec la même voix familière, façonnent un cocon sonore, une indéfectible et apaisante compagnie qui comble les manques.

J’ai découvert cependant, presque par inadvertance, un autre procédé pour gommer l’absence. Je me livre à cette curieuse et inattendue pratique en accomplissant un geste traditionnellement rébarbatif et dont on ne retire a priori aucun agrément : vider sa poubelle.

 
Radiographie d’un escalier

Pour accomplir cet acte de purification ménagère, la cage d’escalier est un passage incontournable. Loin du colimaçon sombre et étroit que l’on délaisse au profit du moyen de transport collectif et motorisé qui lui fait concurrence, mon escalier se déroule, six étages durant, autour de la cage grillagée d’un minuscule ascenseur d’époque.

Je me dépossède habituellement de mes sacs de détritus le soir, sur une plage horaire allant de vingt heures à vingt-et-une heures trente environ, au moment où bon nombre de résidents sont rentrés du travail, de l’université, ou des courses à la supérette du coin. Auparavant, j’avais coutume d’accomplir cette tâche bien peu captivante une fois par semaine, en descendant l’escalier d’une allure rapide. Je regagnais ensuite mes pénates par l’ascenseur. Mais au fil des découvertes impromptues que j’y ai faites, je me suis prise au jeu et laissée séduire par ce lieu de passage : désormais, c’est à pied que je monte les cinq étages, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.

J’affectionne le moment où je descends ma poubelle car il est propice, davantage qu’en journée, à de délicieux petits instants d’humour, ceux-là même qui ensoleillent le quotidien marqué par une absence. Emprunter l’escalier est ainsi devenu un rituel fait d’art et de méthode : progresser lentement, à pas feutrés, afin de se laisser pénétrer par le calme ambiant. Garder l’oreille attentive et rester à l’affût des infimes événements qui créent la vie dans ce lieu de passage…

L’ambiance olfactive, d’abord, livre en pointillés la nature des activités de mes voisins. Certains mets délicats me mettent en appétit ; au contraire, d’autres effluves moins tentantes m’en coupent tout à fait l’envie. Les repas sont des moments de partage et d’échange. Ces odeurs dégagent donc inévitablement une présence rassurante, familiale, une vie sans absences, une présence par procuration.

Toutefois, le décor sonore des débuts de soirée demeure le plus approprié pour m’inviter chez l’habitant. Savoir écouter est l’une des clefs de ces petites sorties, qui agissent tels des antidotes à l’absence. L’ascenseur qui entame son ascension ronronnante, une porte qui s’ouvre ou que l’on referme, des pleurs retenus, des pas qui claquent sur le carrelage du rez-de-chaussée, les craquements étouffés du parquet sous le tapis aux motifs bourgeois… A cet étage-ci, des voix jeunes et joyeuses ; dix-huit marches plus haut, couloir gauche, l’indicatif du vingt-heures de TF1. Chaque son est un signe de vie susceptible d’atténuer la solitude.

A l’heure de la journée finissante, j’ai aussi pu recueillir de savoureuses bribes alimentaires, en guise d’apéritif ou de dessert. Alors que j’approche du quatrième étage, une voix féminine me soumet une bien amicale proposition : « Tu veux du Nutella ? ». Je suspends mes pas à cette invitation, comme si elle m’était bel et bien destinée. Toutes les portes sont closes mais grâce à la déconcertante porosité des murs et à l’impressionnante tranquillité de la cage d’escalier, je me sens, l’espace d’une seconde, à la place du convive chez la voix-Nutella. J’attends la réponse de l’être invisible et inaudible, destinataire initial de cette invitation à festoyer dans la gourmandise. Mais l’offre de la voix-Nutella reste sans réponse, je continue donc à grimper les marches. Le cœur momentanément allégé du fardeau de l’absence. Le chant dominical, lui, est habituellement réservé à la pieuse retraitée du sixième étage. Chaque dimanche, à dix heures sonnantes, la messe s’installe dans l’immeuble. Passer par l’escalier relève alors du chemin de croix sonore. Pour pallier sa surdité plus qu’avancée, cette fidèle auditrice de France Culture dispose d’un appareil auditif. Cependant, la consommation des piles s’avérant onéreuse, elle n’en fait l’usage qu’avec force modération… Les décibels atteignent un niveau tel que la parole du Christ nous accompagne jusqu’au bas de l’escalier. Amen.

Pourtant, ce dimanche de l’an 2001, une jeune voix masculine vient concurrencer les chorals matinaux. L’heureux détenteur d’un exemplaire de la comédie musicale Roméo et Juliette se laisse aller à une interprétation viscérale de l’une des compositions de l’album, sans s’inquiéter de la puissance visiblement insoupçonnée de ses cordes vocales. De sincères mais désaccordés « J’ai peur » apportent un souffle d’humanité à cette cage d’escalier trop silencieuse, telle une existence trop pleine d’absences.

Un soir d’automne, c’est une perceuse en pleine action de forage qui attire mon attention. J’atteins le premier étage et découvre, stupéfaite autant qu’amusée, l’outil commencer à déformer la cloison rectiligne de l’appartement D. Un bourgeon apparaît, le bruit s’interrompt, puis reprend, le gonflement se transforme en cloque au risque de créer un judas impromptu à un mètre du sol… J’hésite. Je poursuis finalement mon chemin. Le lendemain, je constate l’étendue des dégâts : l’acte de bricolage barbare de la veille a écaillé une large portion de mur... La petite histoire sans importance de cette dégradation du bien collectif m’appartient, peut-être en suis-je d’ailleurs le seul témoin ?

Voici venu l’hiver. La nuit a pris sa place, le froid vif m’a glacée, vite, réveillons les cellules de mon corps par un effort physique ! Je monte les marches, avec douceur, sans laisser la moindre chance au parquet de craquer… Ma montre indique vingt-et-une heures quatorze. Soudain, on frappe à l’un des étages supérieurs. On ouvre une porte et tandis que je poursuis mon ascension, une voix masculine rompt le calme : « Bonsoir, c’est votre voisin d’en bas. J’aurais besoin d’un tire-bouchon ». Six secondes de silence. « - Un tire-bouchon ? » répond le voisin du dessus. J’atteins à cet instant l’étage fatidique, où j’aperçois, au bout du couloir gauche, un homme de dos, face à une porte entrebâillée qui laisse paraître dans une nuée rouge une autre silhouette. Au fur et à mesure que je me rapproche de ma porte B, leurs échanges verbaux se dissipent dans la moelleuse tranquillité de l’escalier. Seule me parvient, quelques marches plus haut, le son de la pression libérée d’une bouteille. C’est ainsi que mon aspiration à atténuer l’absence par de petits événements - des pépites - prend corps dans un échange aussi simple que celui de bons services entre voisins.

Ces moments partagés avec d’autres habitants de l’immeuble, à leur insu, stimulent ainsi l’imagination et la rêverie tout autant que l’autorise la radiodiffusion. Poussons à l’extrême la vertu thérapeutique de ces excursions : dans les occasions où l’absence accable, cheminer d’étage en étage conduit à se gorger de la vie des autres : se rapprocher de l’autre pour réussir à repousser l’absence. 

 

Ces paroles vous font réagir ?



Ce texte a été sélectionné parmi les propositions de contribution au magazine.

Il est publié dans La revue éponyme.