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Voici un texte écrit
pour un magazine à but non lucratif dont le projet était
le suivant : « Cette revue aura pour nom son thème.
Ce ne sera pas le numéro 1 mais le numéro A il
y aura donc 26 numéros si tout se passe bien. Et chacun aura
un thème différent. Le numéro A aura comme thème
lAbsence. [
] Le thème et loriginalité
sont les seules contraintes imposées. »
Quon le veuille ou non, la télévision impose limage. La radio, elle, les suggère. Cest à chacun dimaginer les décors visuels suscités par les seuls sons. Chaque interprétation est strictement unique, chaque auditeur crée son monde, associe sa propre palette de couleurs aux mots entendus. La radio met ainsi lesprit en éveil, et labsence entre parenthèses. La radio fonctionne sans interruption, chaque jour et chaque nuit : elle est à portée de main à tout instant. « La radio, ça marche tout le temps » vantait à juste titre ce spot publicitaire il y a quelques années. Elle sécoute en tout lieu (bus ou train, à pied ou en voiture) du fait de la grande mobilité de ses moyens de réceptions : transistor, baladeur, autoradio, téléphone portable et Internet. Elle simmisce dans notre quotidien, au point doccuper une place prépondérante lorsquune émission devient un rendez-vous quon ne manquerait sous aucun prétexte. La radio comble fugacement le vide laissé par labsence. Lattachement qui me lie à ce média se matérialise le plus souvent à lécoute des programmes dont la vocation nest pas principalement musicale. Ces radios dites généralistes prennent soin de nous : elles nous donnent la parole, soccupent de nous distraire, de nous émouvoir, de nous instruire ou de nous soutenir. Bref, la radio, quand elle est captivante, est un puits salvateur capable détouffer labsence. Les retrouvailles à heure fixe, régulières et rassurantes, avec la même voix familière, façonnent un cocon sonore, une indéfectible et apaisante compagnie qui comble les manques. Jai découvert cependant, presque par inadvertance, un autre procédé pour gommer labsence. Je me livre à cette curieuse et inattendue pratique en accomplissant un geste traditionnellement rébarbatif et dont on ne retire a priori aucun agrément : vider sa poubelle. Pour accomplir cet acte de purification ménagère, la cage descalier est un passage incontournable. Loin du colimaçon sombre et étroit que lon délaisse au profit du moyen de transport collectif et motorisé qui lui fait concurrence, mon escalier se déroule, six étages durant, autour de la cage grillagée dun minuscule ascenseur dépoque. Je me dépossède habituellement de mes sacs de détritus le soir, sur une plage horaire allant de vingt heures à vingt-et-une heures trente environ, au moment où bon nombre de résidents sont rentrés du travail, de luniversité, ou des courses à la supérette du coin. Auparavant, javais coutume daccomplir cette tâche bien peu captivante une fois par semaine, en descendant lescalier dune allure rapide. Je regagnais ensuite mes pénates par lascenseur. Mais au fil des découvertes impromptues que jy ai faites, je me suis prise au jeu et laissée séduire par ce lieu de passage : désormais, cest à pied que je monte les cinq étages, quelle que soit lheure du jour ou de la nuit. Jaffectionne le moment où je descends ma poubelle car il est propice, davantage quen journée, à de délicieux petits instants dhumour, ceux-là même qui ensoleillent le quotidien marqué par une absence. Emprunter lescalier est ainsi devenu un rituel fait dart et de méthode : progresser lentement, à pas feutrés, afin de se laisser pénétrer par le calme ambiant. Garder loreille attentive et rester à laffût des infimes événements qui créent la vie dans ce lieu de passage Lambiance olfactive, dabord, livre en pointillés la nature des activités de mes voisins. Certains mets délicats me mettent en appétit ; au contraire, dautres effluves moins tentantes men coupent tout à fait lenvie. Les repas sont des moments de partage et déchange. Ces odeurs dégagent donc inévitablement une présence rassurante, familiale, une vie sans absences, une présence par procuration. Toutefois, le décor sonore des débuts de soirée demeure le plus approprié pour minviter chez lhabitant. Savoir écouter est lune des clefs de ces petites sorties, qui agissent tels des antidotes à labsence. Lascenseur qui entame son ascension ronronnante, une porte qui souvre ou que lon referme, des pleurs retenus, des pas qui claquent sur le carrelage du rez-de-chaussée, les craquements étouffés du parquet sous le tapis aux motifs bourgeois A cet étage-ci, des voix jeunes et joyeuses ; dix-huit marches plus haut, couloir gauche, lindicatif du vingt-heures de TF1. Chaque son est un signe de vie susceptible datténuer la solitude. A lheure de la journée finissante, jai aussi pu recueillir de savoureuses bribes alimentaires, en guise dapéritif ou de dessert. Alors que japproche du quatrième étage, une voix féminine me soumet une bien amicale proposition : « Tu veux du Nutella ? ». Je suspends mes pas à cette invitation, comme si elle métait bel et bien destinée. Toutes les portes sont closes mais grâce à la déconcertante porosité des murs et à limpressionnante tranquillité de la cage descalier, je me sens, lespace dune seconde, à la place du convive chez la voix-Nutella. Jattends la réponse de lêtre invisible et inaudible, destinataire initial de cette invitation à festoyer dans la gourmandise. Mais loffre de la voix-Nutella reste sans réponse, je continue donc à grimper les marches. Le cur momentanément allégé du fardeau de labsence. Le chant dominical, lui, est habituellement réservé à la pieuse retraitée du sixième étage. Chaque dimanche, à dix heures sonnantes, la messe sinstalle dans limmeuble. Passer par lescalier relève alors du chemin de croix sonore. Pour pallier sa surdité plus quavancée, cette fidèle auditrice de France Culture dispose dun appareil auditif. Cependant, la consommation des piles savérant onéreuse, elle nen fait lusage quavec force modération Les décibels atteignent un niveau tel que la parole du Christ nous accompagne jusquau bas de lescalier. Amen. Pourtant, ce dimanche de lan 2001, une jeune voix masculine vient concurrencer les chorals matinaux. Lheureux détenteur dun exemplaire de la comédie musicale Roméo et Juliette se laisse aller à une interprétation viscérale de lune des compositions de lalbum, sans sinquiéter de la puissance visiblement insoupçonnée de ses cordes vocales. De sincères mais désaccordés « Jai peur » apportent un souffle dhumanité à cette cage descalier trop silencieuse, telle une existence trop pleine dabsences. Un soir dautomne, cest une perceuse en pleine action de forage qui attire mon attention. Jatteins le premier étage et découvre, stupéfaite autant quamusée, loutil commencer à déformer la cloison rectiligne de lappartement D. Un bourgeon apparaît, le bruit sinterrompt, puis reprend, le gonflement se transforme en cloque au risque de créer un judas impromptu à un mètre du sol Jhésite. Je poursuis finalement mon chemin. Le lendemain, je constate létendue des dégâts : lacte de bricolage barbare de la veille a écaillé une large portion de mur... La petite histoire sans importance de cette dégradation du bien collectif mappartient, peut-être en suis-je dailleurs le seul témoin ? Voici venu lhiver. La nuit a pris sa place, le froid vif ma glacée, vite, réveillons les cellules de mon corps par un effort physique ! Je monte les marches, avec douceur, sans laisser la moindre chance au parquet de craquer Ma montre indique vingt-et-une heures quatorze. Soudain, on frappe à lun des étages supérieurs. On ouvre une porte et tandis que je poursuis mon ascension, une voix masculine rompt le calme : « Bonsoir, cest votre voisin den bas. Jaurais besoin dun tire-bouchon ». Six secondes de silence. « - Un tire-bouchon ? » répond le voisin du dessus. Jatteins à cet instant létage fatidique, où japerçois, au bout du couloir gauche, un homme de dos, face à une porte entrebâillée qui laisse paraître dans une nuée rouge une autre silhouette. Au fur et à mesure que je me rapproche de ma porte B, leurs échanges verbaux se dissipent dans la moelleuse tranquillité de lescalier. Seule me parvient, quelques marches plus haut, le son de la pression libérée dune bouteille. Cest ainsi que mon aspiration à atténuer labsence par de petits événements - des pépites - prend corps dans un échange aussi simple que celui de bons services entre voisins. Ces moments partagés avec dautres habitants de limmeuble, à leur insu, stimulent ainsi limagination et la rêverie tout autant que lautorise la radiodiffusion. Poussons à lextrême la vertu thérapeutique de ces excursions : dans les occasions où labsence accable, cheminer détage en étage conduit à se gorger de la vie des autres : se rapprocher de lautre pour réussir à repousser labsence.
Ces paroles vous font réagir ?
Ce texte a été sélectionné parmi les propositions de contribution au magazine. Il est publié dans La revue éponyme.
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